450 ans d’histoire ?

22 avril 2009

L’Université de Genève fête cette année ses 450 ans. Mais l’institution née il y a 450 ans se distinguait fortement de celle que nous connaissons aujourd’hui par sa fonction et ses activités. Alors que la nouvelle loi sur l’uni aurait permis à l’institution d’entrer dans le XXIe siècle, ses autorités revendiquent aujourd’hui par une ostensible célébration une filiation avec une institution bien plus vielle : l’Académie de Genève, fondée en 1559.

Revendiquer une histoire longue lors de changements structurels n’est pas une stratégie nouvelle, c’est un phénomène bien connu en ce qui concerne les nations, par exemple. Elle permet de légitimer l’existence actuelle en la fondant sur un passé mythique revisité d’un point de vue contemporain. Pour tenter de comprendre comment le lien « naturel » entre ces deux institutions s’est construit, nous proposons de revenir brièvement sur ce qu’était l’Académie de Genève et sur le passage d’une institution à l’autre au XIXe siècle. Quelle est cette continuité au nom de laquelle l’université de Genève fête aujourd’hui ses 450 ans ? [1]

L’Académie fut fondée en 1559 par Théodore de Bèze, disciple de Jean Calvin pour doter Genève, qui devait devenir cité modèle de la Réforme, d’un instrument de formation des pasteurs et des futurs magistrats par l’étude des langues anciennes, de la philosophie et de la théologie. Les enseignements sont donnés en latin jusque dans le premier quart du XIXe siècle. L’Académie est fondée en même temps qu’une autre institution (qui fête également ses 450 ans cette année), le Collège de Genève. Les deux institutions devront être complémentaires et assumer chacune un cycle d’études. Le premier dispensé au Collège est destiné aux enfants et le second, les études supérieures, est pris en charge par l’Académie. Le deuxième cycle comporte des enseignements de théologie, d’hébreu, de grec (éthique et interprétation des poètes) et un enseignement ès arts. Quelques années après sa fondation, l’Académie inaugure des chaires de droit et de médecine. Si les premières tendent à se maintenir, il faudra attendre 1873 pour que la médecine soit stabilisée à Genève, par la création de sa faculté. L’Académie n’offre pas un choix de cours ou de filières à ses étudiants mais une formation générale dans laquelle sont inclues toutes les disciplines citées plus haut. Les étudiants entament leurs études par un premier cycle propédeutique : belles-lettres et philosophie, pour poursuivre avec le droit et la théologie. Au XVIIe siècle, l’élève sorti du Collège à 14 ou 15 ans, entre à l’Académie pour y suivre trois cycles successifs : de deux fois deux ans, puis quatre ans pour la théologie, dernière étape de la formation.

La possibilité de ne suivre qu’une partie des cours, c’est-à-dire de se cantonner à certaines disciplines, n’apparaît qu’au XIXe siècle. A cette époque, un changement profond touche les universités d’Europe. L’impulsion vient d’Allemagne avec la création d’une université par Wilhelm von Humbolt à Berlin, en 1810, qui comporte quatre facultés : philosophie, droit, médecine et théologie. Les principes de cette nouvelle institution, qui contraste avec les autres établissements d’enseignement supérieur partout en Europe, sont l’union de l’enseignement et de la recherche et la liberté laissée à chacun de choisir ses études et ses objets de recherche. Aujourd’hui appelée la Humobolt-Universität zu Berlin, elle connut tout au long du XIXe siècle une expansion dans le domaine des sciences naturelles, notamment. La création de Humbolt va s’étendre aux autres pays d’Europe qui soit créent à leur tour des universités, soit réforment leurs établissements issus des époques précédentes dans l’esprit du modèle allemand. On assiste alors également à un cloisonnement des disciplines regroupées dans les facultés.

A Genève, l’Académie devient l’Université en 1873, avec la loi sur l’instruction publique promue par le conseiller d’Etat radical Antoine Carteret. Il existe alors en Suisse trois universités situées outre Sarine (Bâle, Zurich et Berne). Il semble que l’élément déterminant pour parler d’université au lieu d’académie soit l’existence d’une faculté de médecine, qui est créée à Genève au même moment. A l’époque des discussions sur la nouvelle université, le projet d’université fédérale – prévue par la constitution helvétique – n’est pas encore enterré et on se demande à Genève si l’existence d’une université cantonale posera un problème de financement si l’établissement fédéral est créé, privant Genève des subventions de la Confédération, ou si au contraire, elle apporterait un argument supplémentaire pour implanter celui-ci au bout du lac. En 1909, Genève célèbre le 350ème anniversaire de son université. La fête débute par un grand cortège parti des Bastions au sein duquel les délégués des universités étrangères s’ajoutent aux membres de celle de Genève défilant par corps. Les délégués venus du monde entier, pour la majorité habillés en costumes académiques, rendent hommage à l’université de Genève. Dans son discours, le chef de l’instruction publique rappelle que ces cérémonies sont utiles pour apprécier le chemin parcouru, les expériences et tirer des leçon pour l’avenir. En 1958, le discours d’ouverture du semestre par le recteur Jacques Courvoisier revient sur l’héritage religieux et universel que l’Université doit à l’Académie. L’extrait parle de lui-même et se passe de commentaire :

« L’Académie du XVIème siècle, en se fondant sur la crainte du Seigneur, nous a fait et nous fait encore entrevoir, avec la fonction royale de l’homme, une science aux possibilités illimitées qui s’accompagne d’un travail de recherche illimité lui aussi. Dans le développement qu’elles ont pris au cours de ces quatre siècles, les sciences, toutes les sciences pratiquées chez nous aujourd’hui, s’inscrivent dans la perspective grandiose du XVIème siècle. L’Académie de Calvin nous fait encore et toujours un devoir de poursuivre, à l’aide de la science, cette découverte du monde qu’elle a inaugurée. Mais dans son exhortation, cette même Académie nous rappelle que pour être authentique cette science doit être liée, liée par la crainte du Seigneur qui a pour conséquences le service de l’homme. » [2]

Reste que la continuité entre l’institution calviniste et celle mise en place par les radicaux en 1873 est difficile à réfuter ou à confirmer en l’absence d’une histoire sociale et politique des deux ou de la transition de l’une vers l’autre. Le vide historiographique est patent surtout dans cette dernière. Une étude sur la structuration sociale des corps académiques avant et après 1873 fait cruellement défaut. Est-ce que le changement de nom est accompagné d’un changement radical du personnel académique ? Recrute-t-on plus à l’étranger ou au contraire plus localement ? Quelles places tiennent les grandes familles genevoises dans le corps professoral ? Leur domination est-elle plus ou moins forte avec le passage à l’Université ? Qu’en est-il du corps estudiantin et de ses origines sociales ? Des structures ? Y a-t-il continuité systémique ? Il semble que les deux ouvrages majeurs publiés jusqu’ici [3] ne répondent pas à ces questions. Qu’en sera-t-il du prochain ?

[1] Cet article prend comme sources des éditions du Journal de Genève entre 1872 et 1959 et le très précieux rappel historique publié sur le site de la Faculté de Théologie, à lire ici : http://www.unige.ch/theologie/faculte/historique.html#11

[2] Jacques Courvoisier (recteur de l’Université), De l’Académie à l’Université. Conférence prononcée à l’occasion de la réouverture des cours universitaires le 27 octobre 1958, Genève, Publications de l’Université de Genève, 1958, p. 19.

[3] Charles Borgeaud, Paul-Edmond Martin, Histoire de l’Université de Genève (de 1559 à 1956), 4 vol., Genève, Georg, 1900-1959. et Marco Marcacci (et al.), Histoire de l’Université de Genève (1559-1986) , Genève, Université de Genève, 1987.