CERN, OMC, FNS, service de presse : in pecunia veritas

26 octobre 2009

Toute personne de bonne foi le sait pertinemment : l’université, c’est un lieu où il fait bon travailler, où règnent la joie et l’allégresse, signes distinctifs d’une communauté soudée autour d’un seul et même projet humaniste. Où toutes et tous progressent main dans la main, comme un seul homme, pour le plus grand bonheur des petits et des grands. « La Maison », comme se plaisent à l’appeler les G.O. du service de presse, œuvre ainsi tout entière pour le bien de « la Cité » et de toutes ses âmes : jeunes et vieux, riches et pauvres, industriels et mendiants. Et ce depuis 450 ans. C’est dire le nombre de petits fours que mérite un tel anniversaire.

On ne sera jamais assez sévères avec ces trouble-fêtes, ces éternels frustrés qui s’entêtent à voir dans l’alma mater une institution qui aurait partie liée avec on ne sait quel projet de domination du monde. Ces idéologues, au rang desquels figure un groupuscule d’obscurantistes se faisant passer pour des scientifiques, ont poussé la mesquinerie jusqu’à insinuer que le C.E.R.N., la très respectable « Organisation européenne pour la recherche nucléaire », se livrerait à des opérations pour le compte des industries militaires des Etats qui la financent. Ils ont distillé leur venin dans un livre intitulé La quadrature du CERN, laissant donc entendre que la physique nucléaire, cette si noble expression de la Science, pouvait servir des fins po-li-tiques. Beuarkh !

Face à ces accusations sans fondement, nous devons faire entendre urgemment la voix de la Raison et marteler notre credo : Nous, scientifiques, œuvrons de manière désintéressée à l’intérêt général. C’est pourquoi aussi il nous faut saluer comme il se doit les initiatives récentes du rectorat et du service de presse, qui ont eu le courage de prendre les choses en main, prouvant encore une fois que pour eux, la vérité n’est pas un vain mot. Et pour que le message soit bien entendu, ils ont eu l’audace de confier leur stratégie de communication à un journal dont la réputation et la qualité ne sont plus à prouver. C’est ainsi que dans La Tribune de Genève, décrétée « institution sœur de l’Université de Genève », on pouvait lire :

Le CERN assouvit aujourd’hui pleinement l’ambition de Denis de Rougemont. L’organisation est devenue un aspirateur de cerveaux au service de la culture. Elle ne sert ni des buts militaires ni des buts civils mais est un outil à disposition des savants du monde pour comprendre celui-ci. « L’organisation assure la collaboration entre Etats européens pour les recherches nucléaires de caractère purement scientifique et fondamental », insiste l’organisation intergouvernementale. (TdG 8 mai 2009) [1]

Face à un rétablissement si triomphant de la vérité, la communauté des scientifiques se retrouve partagée en deux groupes : il y a les cyniques qui diront « on sait bien » mais qui préféreront se taire pour continuer de percevoir leurs salaires d’universitaires ; et il y a les zombies, qui hantent en grande majorité les couloirs de l’université et qui continueront de fermer les yeux pour faire leur science de morts-vivants et percevoir leurs salaires d’universitaires. Au bout du compte, personne dans « la Maison » n’a rien à se reprocher. Si les résultats du travail scientifique ont pu conduire ci ou là à des conséquences fâcheuses, ce ne sera jamais que la faute de ceux qui, dans « la Cité », sont trop bêtes ou trop méchants pour en faire un usage raisonnable. Et lorsque notre communauté donne néanmoins dans l’autocritique, tout au plus est-ce pour s’excuser de « mal communiquer » auprès du public. C’est là qu’entrent en scène les experts en communication.

Gentiment mais sûrement, la « communication » exerce son emprise sur la vie et les discours universitaires. Il s’agit de donner à l’extérieur une image de l’université en tout point conforme à la représentation mythifiée d’une institution travaillant dans le seul but d’expliquer les mystères de l’univers et de sauver le monde. Les festivités du « 450e » ont été pour ces croyants l’occasion de se défouler. Mais le service de presse doit également opérer en interne, par l’uniformisation, le conformisme, le « chartage », la standardisation, bref, par une (re)mise à l’ordre constante. Battant campagne, le communicateur en chef Raboud incarne parfaitement cette volonté d’ordre et de contrôle. Crâne rasé, costume de pingouin et oreillette, posté à l’entrée de la cathédrale Saint-Pierre à l’occasion du Dies academicus, il excellait tant dans son rôle que d’aucuns l’ont confondu avec le procureur général de notre République, d’autres encore avec le garde du corps du directeur de l’OMC. En bon Jdanov, il se doit aussi de contrôler l’expression du personnel, surtout lorsqu’il y a de l’argent en jeu.

En matière d’argent, s’il est une institution qui en distribue et qu’il faut ménager par tous les moyens, c’est le FNS, le très honorable Fonds national de la recherche scientifique. Cette institution est dotée d’un pouvoir proprement magique : celui de transformer tout ce qu’elle abreuve non pas en or, mais en « excellence ». C’est encore mieux. Et avec l’excellence, on ne prend pas de libertés, au risque de s’attirer les foudres magiques de ce même pouvoir. L’excellente Maison de l’Histoire l’a particulièrement bien compris, elle qui s’était hasardée à s’exprimer publiquement, par sa newsletter, sur l’obtention d’un important financement du FNS. La remise à l’ordre ne s’est pas fait attendre. Le lendemain, on pouvait lire ce complément d’information qui reproduisait in extenso une missive reçue du service de presse :

Le service de presse de l’université souhaite communiquer de manière concertée sur le projet Sinergia et la somme allouée par le FNS. Rarement les sciences sociales ont obtenu pareil soutien et le service de presse travaille à la communication de ce succès.

Ainsi, le service de presse vous remercie de bien vouloir garder encore quelques jours pour vous l’information concernant Sinergia et de ne pas la communiquer à l’extérieur de l’université.

Nous vous remercions de votre aide !

La communication scientifique est donc chose trop sérieuse pour être laissée aux universitaires. Et on se demande où cela va s’arrêter. Les rapports de recherches financées par des fonds externes sont en bonne voie d’être contaminés à leur tour par ce fléau de la « communication ». Il faut se rendre à l’évidence : si on ne l’arrête pas, ce mal-là se propagera à la manière d’un cancer, car il est dans sa nature de se répandre jusqu’à avoir atteint toutes les fonctions vitales de l’organisme au sein duquel il sévit. Du FNS, il n’est pas question de dire du mal, parce qu’il nous tient par le porte-monnaie. Peu importe qu’il masque sous un vernis d’expertise des décisions proprement politiques et qu’il constitue donc un moyen de pression énorme : tout le monde le sait bien, mais personne ne pipera mot, sinon pour le remercier publiquement lorsque la manne s’est ouverte. Du CERN, il n’est pas question de douter de la probité, parce qu’un tel réservoir de main d’œuvre qualifiée et de prestige pour la région genevoise ne peut que trouver une alliée inconditionnelle dans l’alma mater : ce qui est bon pour la République est bon pour l’Université.

Le même raisonnement vaut en ce qui concerne l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce, dont la probité et l’humanisme ont été largement démontrées et qui offre une clientièle potentiellement illimitée pour les nombreuses formations continues dispensées par l’Université à l’intention des fonctionnaires internationaux. La voici mise en danger par un référendum qui s’oppose à l’extension de ses bâtiments genevois ? C’était sans compter sur la bienveillance de l’Université de Genève, qui en matière de communication a signé là un coup de maître : un doctorat honoris causa remis en grandes pompes à son directeur Pascal Lamy à la cathédrale Saint-Pierre. Maintenant que le danger est passé et que les Genevois ont su reconnaître l’importance de cette extension, il est temps pour notre Université de passer à des choses plus sérieuses pour afficher son « ouverture sur la Cité ». Dans les couloirs, on songe déjà au décernement d’un titre de professeur ordinaire au Colonel Kadhafi, voire même peut-être, paraît-il, au Ministre Beer s’il devait être réélu.

[1] Prouvant sa promptitude à rectifier les erreurs et omissions de toutes sortes qui pourraient malencontreusement se glisser dans ses pages, La Tribune de Genève n’a pas manqué de réparer cet impardonnable affront à la déontologie journalistique, en rajoutant une couche de pommade à l’illustre Denis de Rougemont dont la biographie était incomplète : « Dans le cadre des activités du 450e anniversaire de l’Université de Genève, votre quotidien a publié un article avec grande photo sur Denis de Rougemont intitulé “Le CERN fédère les cerveaux européens”. Il est vrai que Denis de Rougemont était un Européen convaincu et qu’il a joué un rôle important dans la fondation du CERN. Mais nous aimerions aussi rappeler que le Centre PEN suisse romand a été fondé après la Seconde Guerre mondiale en 1949 et que Denis de Rougemont, penseur et militant, en a été le président pendant les années 70, période suivant le printemps de Prague, où le centre romand a activement soutenu la création en Hollande d’un fonds d’urgence pour venir en aide aux familles d’écrivains en prison. » (Zeki Ergas, secrétaire général, PEN International, Centre suisse romand ; TdG 20.05.2009)