De quelques professeurs de Droit, de leurs vessies et de leurs « lanternes »
24 novembre 2008
On sait depuis longtemps qu’un doctorat, tout comme n’importe quel autre diplôme, n’a jamais immunisé contre la bêtise. Mais il est des moments où, face au triomphe de la crétinerie professorale, la surprise est telle que la seule alternative qui s’offre à nous est celle du rire ou de la résignation.
Dans la Tribune de Genève du 18 novembre, à la rubrique La lettre du jour, trois éminents professeurs de droit prennent position en faveur de la nouvelle loi sur l’Université de Genève, et c’est au nom du progrès social qu’ils le font. Leur lettre est en effet intitulée Une nouvelle loi contre la régression sociale. Alexis Keller, Robert Roth et Luc Thévenoz y appellent de leurs vœux une réforme dans laquelle ils voient un gage de qualité, d’innovation, d’autonomie, de dynamisme, bref, de progrès.
Voter non à la nouvelle loi entraînerait selon eux une « régression de la qualité de notre université, qui conduira à une régression sociale (…) qui creusera les inégalités que les référendaires prétendent combattre ». Leur argument principal est le suivant : « les familles qui en ont les moyens enverront leurs enfants dans des institutions suisses ou étrangères autonomes, dynamiques et réformées ; celles et ceux qui n’en ont pas les moyens seront réduits à mener leurs études dans leur université locale de second rang ». C’est donc au nom d’un accès démocratique aux études supérieures qu’ils appellent à voter oui.
Que leurs Éminences droites nous permettent de reprendre leur raisonnement là où elles l’ont laissé, c’est-à-dire dans le caniveau : Si les universités « réformées, dynamiques et autonomes » sont mieux à même d’attirer les enfants des familles fortunées, c’est forcément que le coût d’entrée y est relativement élevé. Et si les universités « de second rang » doivent se contenter des étudiants aux porte-monnaie moins épais, c’est donc qu’elles sont relativement plus accessibles financièrement. Par voie de conséquence, lorsque toutes ces universités auront été réformées dans le sens souhaité par nos grands savants, et qu’à son tour l’Université de Genève sera devenue « autonome et dynamique », alors les études supérieures seront définitivement inaccessibles à ceux qui n’en ont pas les moyens. D’où la seule conclusion logique qui s’impose : si l’on veut favoriser un accès démocratique aux études, il faut voter non à la nouvelle loi sur l’Université.
En fait, nos trois professeurs semblent avoir parfaitement saisi le sens profond des réformes académiques en cours : créer des études à deux vitesses tout en transformant les étudiants en clients qui, s’ils n’ont pas les moyens d’acheter un service éducatif, s’endetteront pour le faire, ou alors y renonceront tout simplement. Seulement voilà, ils se sont saisis de l’un des arguments de leurs opposants et, à la manière d’une arme, l’ont retourné contre ces derniers et ont actionné la gâchette sans même se rendre compte que le canon était toujours dirigé vers eux-mêmes. La scène semblera familière à quiconque connaît Tex Avery, Benny Hill et les Monty Python. Il est très clair que leur texte ne peut pas être compris comme une défense explicite et assumée de l’instauration d’études à deux vitesses : on n’y trouve aucune trace d’ironie ni de cynisme. Quant à la possibilité qu’ils mentent, là non plus rien ne vient conforter une telle lecture. Nous pouvons donc sans hésiter les créditer d’une nouvelle invention révolutionnaire, puisqu’ils sont parvenus à nous faire prendre des vessies pour des lanternes sans même passer par la case « maîtrise du feu ».
Si l’on en croit nos trois lumières, les référendaires qui s’opposent à la nouvelle loi « manipulent des slogans démagogiques et mensongers ». Puisque ce sont des professeurs de droit qui l’écrivent, cela est sans doute vrai, et il ne nous reste donc plus qu’à conclure en repoussant dans ses derniers retranchements l’art de la démagogie : A quoi bon entreprendre une carrière académique lorsque des professeurs de droit nous livrent un réquisitoire si pitoyable ?
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Voici la lettre en question :
Université : une nouvelle loi contre la régression sociale
LA LETTRE DU JOUR | Alexis Keller, Robert Roth, Luc Thévenoz, professeurs à la Faculté de droit | 18.11.2008
Genève, 17 novembre. – Les référendaires contre la loi sur l’Université manipulent des slogans démagogiques (« le règne du fric ») et mensongers (« les taxes vont augmenter à cause de la loi »). Ils prennent surtout un risque majeur : celui d’une régression de la qualité de notre Université, qui conduira à une régression sociale. Si l’Université est empêchée de se réformer, elle sera incapable d’attirer des professeurs et des étudiants de qualité. Elle reculera, en comparaison non seulement avec les grandes institutions étrangères (Oxford ou Louvain), mais aussi avec les autres hautes écoles suisses, qui toutes bénéficient d’un cadre légal qui assure l’autonomie et encourage l’innovation. Cela conduira à une régression sociale, car cette relégation en deuxième division creusera les inégalités que les référendaires prétendent combattre : les familles qui en ont les moyens enverront leurs enfants dans des institutions suisses ou étrangères autonomes, dynamiques et réformées ; celles et ceux qui n’ont pas les moyens seront réduits à mener leurs études dans leur université locale de second rang. A l’heure où la récession menace, où le marché de l’emploi devient toujours plus compétitif, l’Université doit disposer d’une loi qui garantisse l’accès de tous les étudiants à une formation de qualité. Il faut donc voter « oui » à la loi sur l’Université.
