Deux remarques sur l’argumentaire contre la loi sur l’uni et un appel

24 novembre 2008

Ce texte est une réponse critique à l’Argumentaire contre la nouvelle loi sur l’université publié sur ce site.

« C’è solo il disgusto, la disperazione, la ripugnaza di trascinare la propria esistenza nel sangue sparso dal potere e nel fango sollevato dall’obbedienza. Eppure è in mezzo a questo stesso sangue e al fango che può nascere la volontà di farla finita una volta per sempre con l’Impero e il suo ordine letale. » [1]

Crisso et Odoteo, Barbari : l’insorgenza disordinata, NN, Catania, 2002

Dans votre Argumentaire contre la nouvelle loi sur l’université, vous écrivez :

« Historiquement pourtant, l’autonomie des université est allée de pair avec la garantie de l’exercice de la liberté académique et est indissociable de cette dernière. De ce libre exercice, c’est l’Etat qui en a été le garant, celui-là même qui s’est constitué en organe de financement et de contrôle des universités. Certes, cela fait de la liberté académique une liberté relative et paradoxale, mais il demeure que c’est sous cette garantie étatique que les universités, y compris celle de Genève, ont pu produire un nombre impressionnant de connaissances qui ne dépendent pas nécessairement des intérêts immédiats qui sont en jeu dans la société. Et surtout, c’est sous cette même garantie étatique que le monde universitaire a pu élaborer pour lui-même les méthodes et les critères de scientificité qui constituent la première condition de l’exercice de la liberté académique. »

Vous induisez avec ce paragraphe une double confusion qui vaut la peine d’être levée.

D’abord, vous laissez entendre, notamment en utilisant l’adverbe « historiquement » sans autre précision s’agissant d’institutions qui remontent au Moyen Age, qu’on pourrait distinguer deux périodes : d’abord une période au cours de laquelle l’Etat garantissait l’autonomie des universités et ensuite une période, contemporaine, au cours de laquelle cette autonomie serait remise en cause par l’Etat lui-même et par certains agents du champ économique. Cette vision historique est non seulement fausse, mais en plus c’est précisément celle dont se servent vos adversaires. Nous ne développerons pas longuement ce point dans la mesure où il a été très complètement abordé par Françoise Olivier-Utard et Terry Shin. [2]

Ensuite, lorsque vous affirmez que « c’est sous cette garantie étatique que les universités [...] ont pu produire un nombre impressionnant de connaissances qui ne dépendent pas nécessairement des intérêts immédiats qui sont en jeu dans la société », vous confondez institution académique et connaissances scientifiques. Il est évidemment inexact d’affirmer qu’« historiquement » les universités ont contribué à la production de connaissance « qui ne dépendent pas nécessairement des intérêts immédiats qui sont en jeu dans la société ».

Lieu de reproduction des juristes et des théologiens, les universités médiévales et modernes ont au contraire contribué à la conservation des intérêts des pouvoirs étatiques et/ou religieux qui assuraient leur autonomie. La production de connaissance scientifique est alors plus souvent le résultat d’une lutte contre le pouvoir universitaire conservateur. La situation ne change guère dans la période contemporaine. Même si les universités font alors un effort d’intégration des démarches scientifiques, elles n’en restent pas moins, au premier chef, le lieu formation des juristes, des médecins et des économistes - lesquels remplacèrent astucieusement les théologiens - dont les pratiques sont étroitement liées à une demande sociale et principalement étatique. La production de connaissances scientifiques, elle, trouve ses propres voies en dehors ou à la marge des institutions universitaires.

Ces deux mises au point, mineures en somme, ne vaudraient pas une heure de peine s’il ne s’agissait pas ici de politique. Nous pensons précisément que la confusion entre institution académique et production de la connaissance scientifique est néfaste en ce qui concerne l’action politique, voici pourquoi.

Vous appelez, dans ce texte et dans les quelques autres consacrés au sujet sur votre site, à une réforme de l’institution académique – vous écrivez ainsi que la loi actuelle ne vous satisfait pas – qui irait dans le sens d’une autonomie telle que vous l’entendez, c’est-à-dire d’un renforcement de la liberté académique. En soutenant ce point de vue, vous faites comme si l’institution académique n’existait pas actuellement, comme si elle n’était pas peuplée de **** [3] comme Klaus Scherer ou Hans Peter Kriesi, comme si elle n’était pas bourrée jusqu’à la gueule de juristes, de médecins et d’économistes. Pourtant, telle est bien la réalité de cette institution : les conditions de la production d’une quelconque connaissance scientifique n’y sont déjà plus remplies, non pas à cause des lois, mais à cause de ceux qui constituent l’institution académique.

Il ne s’agit pas pour nous d’adopter la posture méprisante ou hautaine de ceux qui critiquent toujours plus, toujours plus loin. Vous vous engagez contre cette loi et sans doute cet engagement est-il légitime du point où vous vous trouvez. Nous voudrions plutôt vous lancer un appel, comme à celles et ceux qui vous lisent et vous comprennent. Il ne faut pas être dupes de ce que nos parcours scolaires ont construit en nous de reconnaissance envers l’Etat, envers l’école. Quelles que soient nos compétences, nos publications, nos diplômes, nous ne pèserons jamais du même poids que les crapules pour qui toujours nous serons de la chair à société de la connaissance, cette forme moderne de la chair à canon. Brandissant l’étendard de la connaissance scientifique, vous sauverez en fait l’institution des juristes et des médecins, comme les poilus patriotes sauvèrent la France des Wendel et des Schneider. Voilà pourquoi il importait de lever la confusion mentionnée plus haut. Si ce que vous désirez c’est la connaissance gratuite, l’interrogation critique, la construction collective du savoir, alors oeuvrez à la destruction de l’institution académique et non pas à son sauvetage. Nous ne sommes pas de ceux qui croient que les institutions du pouvoirs s’effondreront d’elles-mêmes sous le poids de leurs contradictions. Nous pensons au contraire que, quoi qu’il en soit des lois, l’institution académique se dilate sous l’effet des sommes folles engagées au nom de la recherche. Mais c’est dans ce renforcement obscène fait de fric et d’autorité toujours moins masquée que nous voulons trouver la volonté d’en finir avec cette institution. Nous voulons être les acteurs de cette destruction. Tous les moyens sont bons ; nous sommes sûrs que vous saurez trouver les vôtres. Et puisque l’introduction de votre texte mentionne l’anarchisme, rappelons cette phrase de Bakounine : « le désir de destruction est également un désir créateur ».

Quelques traîtres à la cause académique.

[1] Traduction unige-info : Il n’y a plus que le dégout, le désespoir, la répugnance de traîner sa propre existence dans le sang versé par le pouvoir et dans la boue soulevée par l’obéissance. Et pourtant, c’est au milieu de ce sang et de cette boue que peut naître la volonté d’en finir une fois pour toute avec l’Empire et son ordre létal.

[2] « La dynamique d’un double héritage : les relations université-entreprise à Strasbourg », Actes de la recherche en sciences sociales, 2003, vol. 148, 20-33. Terry Shin, « Changes or mutations ? ... », Social science information, n°38, vol. 1, 1999, 149-176.

[3] Pour rester fidèle aux critères qu’il s’est fixé dans la publication du bulletin, le comité d’édition a pris sur lui de censurer ici un terme à la limite de l’injure.