Dreifuss perd la « tête » ?

9 novembre 2008

« Dans tous les pays convertis à l’idéal scolaire, le savoir est considéré comme un bien de première nécessité, comme une affaire de survie et, également, comme une sorte de monnaie d’échange plus aisément convertible que les roubles ou les dollars. Quand nous parlons d’aliénation, nous sommes si habitués au vocabulaire marxiste que nous ne pensons le plus souvent qu’à celle du travailleur par rapport à son travail dans la perspective d’une société de classe ; il nous faudrait aujourd’hui en reconnaître une autre forme, celle de l’homme face au savoir lorsque ce dernier transformé en produit d’un service fait de celui qui l’acquiert un consommateur. »
(Ivan ILLICH, Une société sans école)

Les conclusions auxquelles aboutit Illich en 1970 nécessitent d’être reconsidérées à la lumière de l’adhésion à ce qu’il appelle l’idéal scolaire à l’ère du tout formatif et pour le plus longtemps possible. Son analyse permet par contre d’exposer de manière succincte et limpide pourquoi, par exemple, Mme Dreifuss est en mesure – en l’espace de sept mois – de défendre deux idées qui ne sont qu’en contradiction apparente. Par la même occasion, le procédé rhétorique employé par la politicienne opère la réalisation d’une « nécessité » en une « vertu ».

À fin mars 2008, lors de la présentation du rapport accompagnant l’avant-projet de loi sur l’Université élaboré par un commission extraparlementaire présidée par Mme Dreifuss nous apprenions au sujet des taxes – qui « [...] ne doivent pas constituer un obstacle à l’accès aux études [...] » – que ladite commission « [...] a donc préféré proposer que le montant des taxes et les conditions d’exonération de celles-ci soient fixés dans le Statut, adopté par l’Assemblée de l’Université et soumis à l’approbation du Conseil d’Etat »(p. 28).

« Soucieuse » de ne pas entraver la « démocratisation des études », et au nom de « l’autonomie » de l’Université, Dreifuss attribue à un de ses organes – le rectorat en l’espèce, qui sera amené à élaborer le Statut – la possibilité d’en fixer le montant (l’autonomie de l’Université dans ce cas de figure se réduit à la concentration du pouvoir décisionnel dans les mains d’une extrême minorité des acteurs académiques). Or, des débats parlementaires, il ressort un projet de loi qui confie cette décision au parlement. Le législateur va donc à l’encontre de la proposition Dreifuss d’assurer à l’Université « l’autonomie » en la matière. Interrogée à ce propos dans le bulletin de propagande du DIP en octobre 2008, Dreifuss défend désormais la solution qu’elle redoutait sept mois auparavant.

« Les taxes sont maintenues en l’état et aucune modification ne peut se faire sans passer par une loi, soumise au référendum facultatif. De plus, la loi précise que les taxes ne doivent en aucun cas dépasser ce qui se fait dans les autres universités. Et hormis celles du Tessin, de Saint-Gall et l’Institut universitaire des Hautes Études internationale et du développement à Genève, qui sont des cas particuliers, toutes les universités suisses considèrent que les taxes ne doivent en aucun cas constituer un obstacle pour les personnes qui souhaitent y étudier. »

L’évolution des propos de l’ancienne conseillère fédérale est instructif sur au moins quatre points :

a) d’abord nous comprenons la définition que le champs politique donne de la « démocratisation des études » ; elle n’est rien d’autre qu’un déplacement en amont de la sélection scolaire et qui se traduit par une « massification » des stocks scolaires.

b) l’association entre d’une part l’augmentation numérique des flux scolaires au sein des établissements du système d’enseignement supérieur et d’autre part le constat de la reproduction de la stratification sociale au sein de l’Université permet au directeur du DIP de réaliser un glissement sémantique quant à la définition de la « démocratisation des études ».

c) si Dreifuss estime que l’introduction de la nouvelle loi n’engendrera pas l’augmentation à court ou moyen terme du montant des taxes, elle oublie sans autre de mentionner que deux projets de loi à ce sujet sont néanmoins d’ores-et-déjà en discussion au sein de la commission parlementaire de l’enseignement supérieur.

d) de plus, lorsque Mme Dreifuss mentionne les exemples exceptionnels de l’Université du Tessin ainsi que celle de Saint-Gall, elle oublie encore une fois de rappeler aux lecteurs que lorsqu’elle était à la tête du DFI, la discipline de ces deux Universités de frontières représentaient la réalisation idéal-typique d’établissements d’enseignement supérieurs convertis à la doxa des principes inscrits dans la déclaration de Bologne.

En revenant à notre question initiale, à savoir la réalisation paradigmatique d’une « nécessité » en « vertu », nous remarquerons que, tant les propos de Mme Dreifuss que ceux du directeur du DIP réalisent la convergence de deux arguments en apparente contradiction formelle. Autrement dit, lorsque Mme Dreifuss jette l’eau du bain du bébé, ce dernier n’a rien à craindre puisque la maman a tâché de lui sauvegarder les conditions lui assurant l’incorporation des dispositions dont parle Illich. Dit autrement encore, les propos de ces deux « champions » du champs politique nous donnent un aperçu éclairant des stratégies rhétoriques amenant à justifier l’augmentation future des taxes universitaires...