"Ingérence scandaleuse" : une réponse

16 décembre 2010

Dans le bulletin en ligne Unige-Info no.19 du 4 novembre 2010 , la CUAE répond à un courriel adressé par M. Charles Bader, ancien vice-recteur à l’Université de Genève. Dans le présent article, je reviens sur cette réponse qui m’a paru étrangement agressive et surtout ne pas rendre justice aux interrogations de M. Bader. Ce faisant, je m’interroge à mon tour sur certains points qui ne sont pas évoqués dans cet échange afin de déterminer s’ils permettent d’expliquer, voire de justifier les reproches et inquiétudes de M. Bader. Pour cela, je mets en perspective les propos échangés en m’appuyant sur les statuts de la CUAE.

Extrait du message de M. Bader :

(...)

Lors d’un bref passage au rectorat il y a quelques années, j’ai été frappé par le rôle disproportionné de la CUAE , qui se présente comme :

  • une association faîtière des étudiantes et étudiants de l’Université de Genève ;
  • leur porte-parole auprès des autorités universitaires et politiques.
Ma vision est que
  • la CUAE ne représente en aucune façon l’ensemble des étudiants des Facultés de l’Université de Genève.
  • Vous n’avez aucune liste membres sur votre site, que j’ai visité ce matin, si bien qu’on ne peut se faire une idée des Facultés représentées dans votre association.

(...)

Je vous invite donc à veiller à une meilleure représentation des étudiants de toutes les Facultés si vous souhaitez réellement être une association faîtière des étudiantes et étudiants de l’Université de Genève. Dans le cas contraire, j’invite le Rectorat à ne plus reconnaître votre association et lui propose de demander aux étudiants de toutes les Facultés de l’Unige de se mettre ensemble pour constituer une association qui représente vraiment l’ensemble des étudiants de l’Université de Genève.

M. Bader soulève deux questions. D’une part, la CUAE n’affiche pas le nom de ses membres sur son propre site Web alors qu’elle devrait le faire. Appelons ce premier point la question de la transparence. D’autre part, selon lui la CUAE ne représente pas l’ensemble des étudiants de l’université alors qu’elle l’affirme. De cela, M. Bader conclut que la CUAE ne mérite pas vraiment son nom (Conférence Universitaire des Associations d’Etudiants). On peut interpréter cette conclusion comme signifiant que M. Bader est d’avis que la CUAE n’a pas la légitimité dont elle prétend être investie. C’est ce constat qui motive « l’invitation » par laquelle M. Bader ponctue son message. Appelons ce second point la question de la légitimité.

A la question de la transparence, la CUAE répond :

La CUAE, par son rôle d’association faîtière, effectue un travail de représentation des étudiantes et des associations d’étudiantes auprès des autorités universitaires et politique […] elle n’entend pas représenter l’ensemble des étudiantes de toutes les facultés, mais uniquement ses membres. En effet, contrairement à ce qui se pratique dans les autres universités suisses, l’affiliation à la CUAE n’est pas automatique. Les étudiantes peuvent remplir une fiche d’inscription et ainsi devenir membre de la CUAE à titre individuel ou au travers d’une des associations membres. Plus de 3000 étudiantes de l’Université de Genève le font ainsi chaque année, dans l’ensemble des facultés. Dans ce contexte, vous conviendrez que la publication de l’ensemble de ces noms sur notre site internet apparaît comme peu opportune et un brin fastidieuse. Par ailleurs, l’APUG (association des professeurs de l’Université de Genève), dont vous êtes peut-être membre, ne le fait pas non plus.

Le problème est que cette réponse ne répond pas à l’interrogation de M. Bader sur la transparence de l’association. A l’heure ou j’écris ces lignes [1], le site de la CUAE n’affiche ni les noms de ses membres ni ceux de son comité actuel, contrairement au site de l’APUG. Certes, la publication de l’ensemble de ces noms serait fastidieuse ; mais selon les statuts de la CUAE (Titre III), la CUAE a deux types de membres : des membres particuliers (des étudiants) et des membres collectifs (des associations et des groupes d’intérêt). La publication du nom des associations ou groupes d’intérêt serait donc fort à propos. Cela permettrait de répondre à la question de M. Bader tout en étant plus conforme aux statuts de la CUAE, selon lesquels « Elle [la CUAE] recueille et diffuse toutes les informations utiles aux buts susmentionnés » (art. 4b), les buts susmentionnés étant, entre autres, « de regrouper les associations de l’Université de Genève et des instituts rattachés, ainsi que les groupes d’intérêts constitués aux sein de l’Université » (art. 3a) et de « représenter ses membres vis-à-vis des autorités publiques et universitaires » (art. 3b). Sur le point de la transparence de la CUAE sur son site Web, M. Bader a raison. La CUAE devrait afficher les noms des ces membres collectifs et ceux de son actuel comité sur son propre site Web.

Un autre point de la discussion vaut d’être cité par rapport à cette question. Il se trouve que, par ailleurs, M. Bader confond manifestement la CUAE et Unige-Info [2]. La CUAE se défend de cette confusion ainsi :

Sachez que la CUAE n’est aucunement liée à celui-ci [Unige-Info]. Votre confusion à ce sujet pourrait s’expliquer par le fait qu’il est arrivé par le passé que nous transmettions des textes à cet excellent outil de communication. Nous en faisons de même avec le présent message, afin que le comité d’édition de ce bulletin puisse lui aussi profiter de vos remarques.

Je pense que cette explication de la confusion de M. Bader n’est pas complète. Pour la rendre plus complète, je pense qu’il faudrait ajouter le fait que, comme la CUAE, le site Unige-Info n’est pas tout à fait transparent. Est offerte aux contributeurs la possibilité de publier des messages anonymement ; comme la CUAE [3], le nom du comité éditorial n’est pas visible sur son site Web. Unige-Info n’a à ma connaissance aucun statut qui permettrait de justifier la levée de l’anonymat qui nimbe son comité, alors certains messages anonymes diffusés via le bulletin de l’Unige-Info comportent des insultes personnelles (contrairement aussi aux directives qui figure sur la page d’accueil du site) [4]. Le problème est que si l’insulte est suffisamment grave, les insultés ont la possibilité de saisir la justice ; et si la justice ne perçoit aucun particulier, elle risque de s’en prendre au général – à savoir le comité de l’Unige-Info lui-même. Par conséquent, ce dernier aurait tout intérêt, s’il veut continuer à diffuser des insultes en toute quiétude, à refuser l’anonymat de ses énergiques contributeurs ou, idéalement, à ne plus tolérer d’insulte dans son bulletin.

Passons à la question de la représentativité. Nous avons vu dans la citation que la CUAE répond à cette interrogation en niant qu’elle affirme représenter l’ensemble des étudiants de l’université (« elle [la CUAE] n’entend pas représenter l’ensemble des étudiantes de toutes les facultés, mais uniquement ses membres »). Mais à cela, elle ajoute :

Enfin, nous avouons rester pantois devant les menaces voilées et l’arrogance déplacée qui terminent votre message. Sachez que nous ne saurions accepter l’immixtion d’un professeur, fût-il ancien vice-recteur, dans un domaine qui relève strictement des affaires étudiantes. Votre prétention à définir ce que serait « une association qui représente vraiment l’ensemble des étudiants de l’Université de Genève » dénote bien le mépris dans lequel vous tenez les revendications des étudiantes quand elles ne font pas preuve de toute la docilité voulue.

En fait, cette réponse à l’interrogation de M. Bader sur la représentativité des étudiants de la CUAE pose plusieurs problèmes. La CUAE ne représente pas l’ensemble des étudiants de l’université, et sur ce point, la CUAE et M. Bader sont d’accord. (En fait, si la CUAE compte, comme les rédactrices de la réponse l’affirment, « plus de 3000 » étudiants, mettons au max. 4000, cela ne représente que 29,26% des 13’667 étudiants recensés en 2009-2010. Mais que se passe-t-il si on adosse la réponse des rédactrices aux statuts de l’association elle-même ? Selon l’art. 3c des statuts de la CUAE dit : « La CUAE a pour but… de défendre les intérêts étudiants vis-à-vis des autorités publiques et universitaires ». Deux remarques.

L’art. 3c implique que la CUAE a pour but de défendre des étudiants, et non pas seulement des étudiants membres de la CUAE. En effet, si tel n’avait pas été le cas, la CUAE aurait eu recours au terme « membres », ainsi qu’elle le fait au point b) du même article. Toutefois, même si la CUAE a pour but de défendre les intérêts des étudiants, cela ne suffit pas pour conclure, comme le suppose M. Bader, que la CUAE affirme qu’elle représente l’ensemble des étudiants de l’université. Or, si on conjoint cette considération aux propos des rédactrices de la réponse à M. Bader, la CUAE n’affirme pas représenter l’ensemble des étudiants, et la CUAE a pour but de défendre les intérêts étudiants. Donc la CUAE n’affirme pas représenter l’ensemble de ceux dont elle a pour but de défendre les intérêts. Autrement dit, la CUAE a pour but de défendre les intérêts de personnes qu’elle ne prétend pas toutes représenter. Maintenant, celles qu’elle ne représente pas sont par définition des non-membres de la CUAE, qui peut-être le sont parce qu’ils ont lu les statuts auxquels je me réfère. Dans ce cas, ces personnes ne souhaitent pas nécessairement que leurs intérêts soient défendus par la CUAE. Donc si les propos des rédactrices sont exacts, les statuts de la CUAE ne laissent pas vraiment le choix d’être défendu ou non par la CUAE, que la conclusion de M. Bader soit vraie ou fausse.

Deuxième remarque. Dans le paragraphe précédent, j’ai présupposé que le terme « intérêts étudiants » référait à un ensemble de personnes plus grand que l’ensemble des membres de la CUAE. Mais peut-être que je me suis trompé en faisant cette hypothèse. Peut-être que les statuts de la CUAE abritent des coquilles. Supposons alors que ce terme réfère uniquement aux étudiants membres de la CUAE. Dès lors, la CUAE a pour but de défendre les intérêts des membres qu’elles représente, et de ceux-là uniquement. Mais au fait, comment devient-on membre de la CUAE (et, partant, comment évite-on l’exclusion, une fois membre) ? Selon les art. 6c et 7d, il est requis de « se reconnaître dans les buts et statuts de la CUAE ». Selon l’art. 3d, un des buts de la CUAE est de « promouvoir une vision alternative à la vision capitaliste de l’éducation et de la recherche scientifique ». Je ne prétends pas savoir en quoi consiste une vision alternative à la vision capitaliste de l’éducation et de la recherche scientifique, mais je comprends une chose. Pour être membre de la CUAE, il faut avoir pour but de promouvoir une vision alternative à la vision capitaliste de l’éducation et de la recherche scientifique. De deux choses l’une. Soit certains membres de la CUAE ne se reconnaissent pas dans cette condition, auquel cas, s’ils sont de bonne foi, ils feraient bien de demander de modifier les statuts de l’association à laquelle ils appartiennent, soit tous les membres acceptent ces statuts. Mais dans ce cas, tous les étudiants qui souhaitent être défendus sans pour autant souhaiter « promouvoir une vision alternative à la vision capitaliste » ne peuvent pas rejoindre la CUAE de bonne foi. Cela me paraît être un problème pour un syndicat étudiant.

 

Dans ce petit article, j’ai argumenté en faveur des points suivants :

 

  1. La CUAE et Unige-Info manquent de transparence. La première à cause de ses statuts, la seconde à cause des conséquences pénales qui planent sur les auteurs dont elle couvre l’identité.

  2. Même si la CUAE ne prétend pas représenter tous les étudiants, ses statuts impliquent que les étudiants de bonne foi qui souhaitent être défendus mais qui ne partagent pas le but de promouvoir une vision anticapitaliste de l’éducation et de la recherche scientifique sont exclus de la CUAE (et j’ajoute : en ce sens, les statuts de la CUAE sont discriminatoires si on considère que la fonction d’un syndicat est de défendre des individus en fonction de leurs droits et non pas de leur appartenance politique).

  3. Par les points précédents, les interrogations de M. Bader, (et j’ajoute ici d’un nombre croissant d’étudiants en Faculté de Médecine, des Sciences Economiques et Sociales, en Lettres et en Droit) sont partiellement justifiées et une conclusion proche de celle de M. Bader parfaitement appropriée : il y a largement de quoi inviter la CUAE à rayer l’art. 3d de ces statuts et à de conformer son attitude en conséquence, et de demander au rectorat de ne plus reconnaître la CUAE si cela n’est fait.

En espérant que la CUAE et Unige-Info entendront cet appel,

Géraud Lernais, étudiant

 

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Ce texte interpelle directement le comité d’édition d’Unige-Info, à qui il est reproché un "manque de transparence". Comme nous l’avons fait savoir dès la deuxième parution, le comité d’édition n’entend pas se justifier sur l’anonymat qui est le principe même de l’existence du bulletin et la condition de possibilité de ce qui y est publié. Nous nous contenterons donc de constater ceci : la sévérité de l’auteur de ce texte vis-à-vis de l’anonymat ne l’a pas empêché de juger ce bulletin anonyme digne de diffuser son point de vue à la communauté universitaire. Nous le remercions donc de l’attention et de l’intérêt qu’il porte à ce bulletin, tout en lui souhaitant une belle et brillante carrière.

[1] Le 15 décembre à 21:54

[2] Ce passage ne figure pas dans mon extrait.

[3] Toujours à l’heure où j’écris ces lignes.

[4] Voir www.unige-info.ch/Bulletin-no-19.html et www.unige-info.ch respectivement.