L’université dans son milieu

7 décembre 2008

A quoi servent les universités ? (What are universities for ?) Question pertinente, d’autant plus dans la situation actuelle de remise en cause en Europe de la fonction de l’institution et à Genève après l’acceptation de la nouvelle loi sur l’Uni. C’est aussi le titre d’un papier de réflexion publié ces jours par la League of European Research Universities dont l’Université de Genève est membre (disponible ici : http://www.leru.org). Je vous propose ici quelques réflexions inspirées de ce document et de ses contradictions. Le papier a au moins le mérite de replacer l’institution dans son contexte : la société. L’enseignement et la recherche ont longtemps été considérés comme les missions que la société confiaient à l’université. Remarquons ici que celle-ci ne remplissait pas ces missions pour elle-même, mais bien dans le cadre d’un projet plus large visant à faire bénéficier le bien public de ses activités. Même si cette vision reste idéale, c’est vers elle que nous devrions concentrer nos efforts et non pas vers une ghettoisation de l’institution sous couvert d’"autonomie". Aujourd’hui ces deux missions sont tenues pour propres à l’institution et les services qu’elle se doit de rendre à la cité ont bien changé. Il s’agit maintenant pour les employé-e-s de l’enseignement et de la recherche de servir d’expert-e-s aux journalistes et autres représentant-e-s de la cité qui pourraient faire appel à leurs services. L’Etat a même besoin de se mettre d’accord de façon précise avec l’institution, par le bais d’une convention d’objectif, pour s’assurer qu’elle lui donnera bien quelque chose contre son financement. Par le processus d’« autonomisation », l’université devient un prestataire de services rétribués en fonction d’objectifs à court terme, évalués selon des indicateurs, qui n’ont rien de compatible avec le temps de la recherche et de l’évolution des savoirs. Alors que la relation entre l’Etat et l’Université est changée comme exposé plus haut, on nous dit que cela sera garant de plus d’autonomie, je ne suis pas sûr de bien comprendre... Selon les auteurs du papier :

"L’assurance qualité ne mesure pas la qualité de l’enseignement, simplement des questions de second ordre associées à l’enseignement. Leur résultat principal est d’imposer des fardeaux bureaucratiques improductifs. Il est vital de comprendre que ces mécanismes peuvent au bout du compte saper les résultats, qui sont les bénéfices principaux de l’université pour la société."

A Genève, le personnel se plaint toujours plus du poids des charges administratives dans l’emploi du temps qui réduit d’autant l’espace disponible pour la recherche et l’enseignement. Il ne serait pas totalement improductif de s’interroger collectivement entre étudiant-e-s et enseignant-e-s sur les formes d’évaluations qui nous sont utiles. Pour les deux auteurs du papier, la recherche fondamentale et l’enseignement sont inséparables et fondent la fonction même des universités. Les va et vient entre les deux permet également d’une part de partager avec un public plus large que les seul-e-s chercheur-e-s les questions et résultats de leurs investigations et d’autre part de porter un regard neuf, en contact avec la société et ses évolutions, sur les contenus de la recherche. Il faut bien admettre que cette vision est un peu idéale : rares sont les chercheur-e-s qui associent vraiment les étudiant-e-s à leur recherches. On pourrait également souhaiter que l’institution s’ouvre plus largement, qu’elle ne le fait aujourd’hui. La composante essentielle de ce système est évidemment la liberté académique. Seule à pouvoir nous sauver d’une vision à court terme et utilitariste des missions de l’université. Imaginer que les contenus de l’enseignement et de la recherche doivent se rapprocher des réalités de l’économie constitue une vision suicidaire non seulement pour la société mais pour l’économie elle-même. C’est tirer un trait sur les innovations de demain, que personne pas même les chercheur-e-s les plus avant-gardistes ne sont capables de prévoir. J’ajouterai à cela que les entreprises privées ont les moyens de poursuivre la recherche fondamentale ou appliquée et la formation professionnelle qui lui sont directement utiles. En offrant un droit de regard à ces agent-e-s sur les contenus de la recherche et de l’enseignement, l’institution prive la société d’une alternative qu’elle est la seule à pouvoir offrir. C’est oublier également que les étudiant-e-s ne sont pas de simples futur-e-s employé-e-s en quête de formations professionnelles, mais aussi des personnes qui viennent réfléchir à des problématiques sociales, culturelles et politiques qui permettront à notre société d’avancer et de conquérir son futur. Même s’il s’agit encore ici plus d’un but à atteindre que d’une situation qui a un jour prévalu. Aujourd’hui, nos université ne sont de loin pas des institutions ouvertes à tou-te-s celles et ceux qui désireraient les fréquenter. L’admission requiert un diplôme d’études secondaires et un capital économique suffisant pour payer les taxes et l’entretien. Ces deux conditions excluent déjà un nombre substantiel de candidat-e-s, dont les rangs seront encore grossis par l’augmentation des taxes et la diminution des délais d’études. Même si ce document présente une vision parfois idéalisée de l’université et de son rapport au monde social, il apporte des arguments pour penser le problème avec une vision plus longue que les réformes à l’oeuvre actuellement. A l’heure du décompte des charges, des étudiant-e-s, des financements privés ou publics et des conditions de leurs attributions, nous sommes projetés par les actions quotidiennes dans le temps court - parfois même dans le temps court de la survie - qui ne nous invite pas à penser que, par notre présence en ces lieux, nous sommes inscrit-e-s dans un temps long d’un rapport étroit entre une institution et son milieu.