La sociologie et la géographie au Far West
16 juin 2009
Les départements de sociologie et de géographie pourraient bientôt fusionner. C’est en tout cas ce que prévoit le projet de réorganisation de la faculté des sciences économiques et sociales qui sera discuté dans le secret du collège des professeurs du 19 juin. Ce document, qui présente un intérêt public, peut être téléchargé au bas de cette page.
Les raisons données à cette restructuration sont purement quantitatives : ces deux départements n’ont pas suffisamment d’étudiants au regard des seuils critiques fixés par la faculté. Ainsi, pour des enjeux qui n’ont rien à voir avec des critères de pertinence scientifique et pédagogique, l’Université de Genève s’apprête à lancer sur une voie de garage deux disciplines traditionnelles, dont l’une n’est rien de moins que la discipline mère des sciences sociales. Il est en effet probable que cette restructuration soit un moyen de se débarrasser gentiment, mais sûrement de la sociologie et de la géographie. Il conviendra d’ailleurs de trouver un nouveau nom pour la faculté, qu’il serait plus adéquat de désigner comme la « Faculté des HEC, des sciences économiques, des sciences politiques et autres ». Des sciences sociales, il n’est désormais plus question à l’Université de Genève. On peut douter qu’une messe de requiem et quelques apéros dînatoires offerts par la faculté, comme c’est la mode actuellement, soient de nature à faire oublier une telle perte qui est non seulement lourde de conséquences, mais aussi hautement significative des orientations stratégiques prises actuellement par cette université.
C’est la loi du plus fort qui est ainsi consacrée par ce projet de réorganisation, les départements les plus forts étant appelés à phagocyter les plus faibles en nombre, en concentrant en leur sein les moyens financiers et le personnel de ces derniers. Ainsi le département d’histoire économique, le laboratoire de démographie et d’études familiales, les études genre et le laboratoire de recherche sociale et politique, qui sont des subdivisions disposant actuellement d’un budget et d’une direction autonomes, disparaissent-ils tout bonnement du projet. Celui-ci bénéficiera évidemment aux trois départements qui s’en trouveront renforcés : HEC, science économique et science politique. En bon prédateur, le directeur du département de science politique a d’ailleurs très bien compris l’importance de ce projet élaboré pour défendre ses intérêts, et a poussé l’offensive jusqu’à inciter ses collègues professeurs et MER à voter en bloc le projet lors du prochain collège des professeurs. C’est peut-être là une mise en pratique de ce que certains politologues appellent la « gouvernance participative ».
Dans ce contexte, les départements de sociologie et de géographie tirent plus ou moins leur épingle du jeu, du moins dans un premier temps, puisque le projet de réorganisation ne prévoit pas leur disparition, mais leur fusion. Sentant le vent tourner, mais bien trop tard, les directeurs des deux départements destinés à fusionner, Sandro Cattacin et Jean-François Staszak, ont fait circuler une lettre commune de deux pages dans laquelle ils demandent le maintien de leurs départements respectifs. Ils y dénoncent également la procédure d’élaboration de ce document, qui était encore tenu secret par le décanat au moment où a été rédigée leur lettre. Ce qui est plus surprenant, c’est que les deux auteurs invoquent la nouvelle loi sur l’université pour contester cette réorganisation : « Une telle mesure, aussi lourde de conséquences et prise unilatéralement, ne serait sûrement pas dans l’esprit de la nouvelle loi sur l’Université, telle qu’elle a été conçue par le législateur ».
On reste un peu bouche bée devant tant de naïveté. En effet, la nouvelle loi a été explicitement conçue dans le but de concentrer la majorité des pouvoirs dans les mains d’un rectorat fort ou, par subsidiarité, dans celles des doyens des facultés pour autant que leurs projets ne contrecarrent pas ceux du rectorat [cf. art. 29 p]. Nous avons voulu des « hommes forts » pour diriger l’Université ; nous en avons. Concernant le point précis de la fusion de départements, la nouvelle loi confère au rectorat la prérogative de « décider la création, la transformation, la suppression et l’organisation des services et subdivisions de l’Université » [art. 29 o]. La même loi prévoit en outre qu’il appartient aux décanats des facultés d’élaborer les règlements d’organisation de celles-ci :
art. 37
2. Chaque unité principale d’enseignement et de recherche établit son règlement d’organisation, élaboré par le Décanat et adopté par le Conseil participatif en vue de son approbation par le Rectorat.
3. Ce règlement, ou un règlement commun à plusieurs unités principales d’enseignement et de recherche, détermine l’organisation de subdivisions ou d’autres unités d’enseignement et/ou de recherche.
En élaborant le projet de réorganisation de la faculté des SES, le décanat n’a donc rien fait d’autre que de suivre à la lettre les dispositions de la nouvelle loi qui ne l’oblige pas du tout à en rendre compte à quiconque avant qu’il ne soit complètement ficelé. Que cela déplaise aux deux professeurs et directeurs de départements semble tout à fait légitime. Il est en effet parfaitement choquant qu’un doyen ne daigne même pas donner suite aux demandes d’entretien provenant de membres de sa faculté qui souhaitent être informés de l’évolution d’un projet si important qui les concerne directement. Il aurait alors convenu d’agir en amont et de demander des garanties légales pour que les documents importants concernant le fonctionnement de l’Université soient élaborés en impliquant toutes les personnes concernées. Or, c’est exactement dans le sens contraire que va la nouvelle loi, et on n’a jamais entendu nos deux professeurs protester au moment où celle-ci était en chantier, ni lorsqu’elle faisait l’objet d’un débat populaire. Sans doute s’agissait-il là d’une prudence toute professorale consistant à ne pas faire de bruit publiquement, dans l’espoir que leurs intérêts personnels et ceux de leurs départements soient ménagés dans le futur. On voit maintenant ce qu’il en est. Dans ces conditions, en appeler à la nouvelle loi pour protester contre ce qui leur arrive n’est pas d’une très grande élégance. Nous sommes au Far West, comme l’avaient prédit les opposants à cette loi, et au Far West règnent les cow-boys. En toute logique, qu’attendre d’autre d’un cow-boy qu’une attitude cavalière ?
Ce qui est plus déconcertant encore, c’est que les mêmes professeurs, dans leur lettre, demandent de « laisser aux organes participatifs nouveaux, ainsi qu’au Conseil d’orientation stratégique de l’Université, la possibilité de s’exprimer sur cette réforme ». A l’appui de cette revendication, ils citent un email du rectorat mentionnant les prérogatives du conseil d’orientation stratégique, parmi lesquelles celle de « donner son avis sur la création et la suppression des unités principales d’enseignement et de recherche ». Or, cette prérogative n’a rien à voir avec la situation qui les concerne, puisqu’il ne s’agit pas en l’occurrence de la création ou de la suppression d’une faculté (unité principale d’enseignement et de recherche), mais de l’organisation interne d’une faculté. Le conseil d’orientation stratégique n’est donc pas compétent en la matière et n’a pas son mot à dire quant à la fusion des départements de sociologie et de géographie. Cela relève en fait d’un autre domaine de décision, celui de l’ « organisation des subdivisions » de l’Université, qui fait précisément l’objet de l’article 37 de la nouvelle loi cité ci-dessus [cf. aussi art. 26 al. 5].
Les deux professeurs lisent donc leurs emails, mais ils ne prennent pas la peine de consulter la loi elle-même. S’ils l’avaient fait, ils se seraient rendus compte que la nouvelle loi stipule qu’il appartient au conseil participatif de la faculté d’adopter le règlement d’organisation de la faculté [cf. art. 37, al.2]. C’est ce règlement qui notamment « détermine l’organisation de subdivisions ou d’autres unités d’enseignement et/ou de recherche » [art. 37 al. 3]. Nous voici au cœur du sujet : l’organisation des subdivisions de la faculté des SES. Peu importe que que le document rédigé par le décananat soit un projet, tandis que celui prévu par la loi soit un règlement : leur objet est bel et bien le même et il s’agit donc d’un document d’importance fondamentale qui doit être soumis pour adoption au conseil participatif. Par conséquent, ce que les deux directeurs de départements auraient dû demander dans leur lettre, ce n’est pas que le conseil participatif puisse simplement « s’exprimer » sur ce projet : ils auraient dû exiger que le conseil participatif des SES soit saisi de ce projet en vue de son « adoption » ou de son rejet, car c’est à lui qu’incombe en première instance cette prérogative, avant la décision finale qui appartient au rectorat [cf. aussi art. 29 q].
Une telle application de la loi impliquerait cependant que le collège des professeurs se dessaisisse du dossier, car la nouvelle loi ne lui reconnaît aucune prérogative en la matière, et pour cause : cette loi ne prévoit tout simplement pas l’existence de collèges des professeurs. Ceux-ci ont été réinstitués sournoisement par le rectorat dans un règlement transitoire, dans le but de préserver les intérêts corporatistes des professeurs. Ce règlement transitoire prévoit que les compétences des collèges des professeurs soient définies par le règlement d’organisation de la faculté. Or, un tel règlement n’existe pas encore, et doit être approuvé par le conseil participatif de la faculté. On pourra toujours rétorquer qu’en l’absence du nouveau règlement, c’est l’ancien qui prévaut, mais il demeure que dans cette attente le collège des professeurs doit être considéré comme une instance dont le champ de compétences n’est pas encore déterminé. Par conséquent, c’est sans aucune base légale et dans un flou réglementaire que le collège des professeurs de la faculté des sciences économiques et sociale se saisira du projet de réorganisation de la faculté, comme de toute autre question par ailleurs.
Les deux auteurs de la lettre, qui en appellent à la participation large et à l’esprit de la loi, seraient donc bien avisés, s’ils entendent être cohérents avec leur démarche, de s’opposer fermement à toute intervention du collège des professeurs sur ce dossier. Ils devraient même s’engager corps et âme pour que les collèges des professeurs ne soient pas réintroduits dans le Statut de l’Université qui est appelé à remplacer le règlement transitoire. Mais voilà, tout le problème est qu’ils sont eux-mêmes des professeurs et qu’on les voit mal faire leur nuit du 4 août cet été. Il est très vertueux et très noble d’envoyer une lettre aux associations d’étudiants pour les alerter de la situation, tout en se gardant bien de défendre une véritable participation régulière et systématique des étudiants et du corps intermédiaire aux prises de décision. Voilà donc deux professeurs qui s’offusquent publiquement de ce que le décanat élabore en catimini un projet de réorganisation, mais qui ne trouvent rien à redire au fait que les questions les plus importantes de la faculté aient été jusqu’ici délibérées de manière corporatiste dans le secret du collège des professeurs et du collège des professeurs ordinaires. Ceux-là mêmes qui s’alarment des décisions « prises unilatéralement » par le décanat ne voient rien de mal à ce que ces collèges auxquels ils participent prennent des décisions unilatéralement, c’est-à-dire en excluant les trois autres corps de l’Université. Il y a quelque chose de pathétique à voir ceux qui ont l’habitude des portes fermées en appeler soudain à la « participation » lorsque ce sont leurs propres plates-bandes qui sont menacées. Il faut dire que ce sont aussi des cow-boys à leur manière, avec des pistolets juste un peu plus petits que ceux des doyens et du sherif, préférant régler les problèmes à la mode du Far West plutôt qu’en y impliquant le plus grand nombre possible. Les étudiants et le corps intermédiaire, ils s’en soucient certes, mais à la manière de managers sportifs qui déplorent le « risque de démotivation totale de nos équipes et de nos étudiants », comme il est écrit élégamment dans leur lettre.
Un petit conseil donc à ces deux professeurs, mais aussi à ceux qui sont soucieux du maintien des départements de sociologie et de géographie, et à tous les autres qui ne voudraient pas que la même chose arrive à leur département dans le futur : n’oubliez pas que la démocratie, ça commence devant sa porte et qu’il est bon d’y balayer de temps à autre.

