La stratégie pour les nulles : une vision pour 2020

10 novembre 2008

Ça nous avait échappé jusqu’ici, mais le rectorat a une stratégie pour les douze prochaines années, ce qui devrait lui laisser le temps d’accomplir trois mandats, tandis que les étudiantes actuelles accompliront leur sixième master avant d’entrer sur le marché du travail et que les membres du personnel signeront leur vingt-quatrième contrat précaire pour les six prochains mois. Soucieux d’associer le bon peuple à son triomphe rhétorique, le rectorat ressuscite le principe du plan quinquennal dans un document publié sur le site de l’université :

J.-D. Vassalli & al., Une vision pour 2020, Plan stratégique de l’UNIGE, Université de Genève, 2008

Après une introduction où le recteur nous fait part de son autosatisfaction et s’assure implicitement de notre soutien, on a droit à une quinzaine de pages où se mêlent allègrement constats fantaisistes, bonnes intentions creuses et les si précieux indicateurs sans lesquels toute forme de nouvelle gestion publique est proprement impossible. Chacun des sept objectifs est en outre illustré par une citation destinée à masquer la vacuité du propos derrière l’autorité d’un auteur. Grâce à ce procédé, le lecteur attentif apprendra toutefois que le fondateur de la science moderne est bien Isaac Newton plutôt qu’Aristote qui n’était, lui, qu’un simple philosophe.

C’est en étudiant de près les fameux indicateurs que l’on se rend compte à quel point les rédactrices du texte ont l’esprit facétieux. Qui pourrait donc croire que la proportion de financements externes (et leur part consacrée aux sciences humaines et sociales) mesurerait « l’excellence de la recherche » plutôt que l’assujettissement de l’université à ses commanditaires et sa propension à penser (ou du moins, à affirmer) ce que les puissants veulent entendre ? Tout aussi tordant, on s’assurerait de « la présence régionale » en comptant les apparitions dans les médias. On assure même dans les milieux autorisés que son amour pour l’université et son fort sentiment du devoir pourraient pousser le rectorat à rejouer le psychodrame de 2006. Diable ! Rien de tel qu’un scandale financier monté en épingle pour s’assurer une présence régionale digne de ce nom, et le rectorat est prêt à tous les sacrifices. Étudiantes, collaboratrices, travailleuses, montrons toutes ensemble à notre recteur combien nous tenons à lui, et empêchons-le de sacrifier sa carrière pour la visibilité médiatique de l’institution qui lui est si chère.

D’autant que le rectorat se préoccupe de notre ascension sociale. Rendons-lui grâce d’avoir là aussi su dédramatiser le problème de l’égalité des chances en le traitant sur le mode comique. En effet, un indicateur adapté à cette problématique ne serait autre que le taux d’emploi à la fin des études. Les talentueuses auteures à la solde du capital sont donc parvenues à faire passer pour un objectif égalitaire l’une des fonctions les plus ignobles de l’université néolibérale, soit la production de professionnelles acritiques et corvéables à merci pour le marché de l’emploi. Elles se targuent également de proposer des aménagements de la durée de formation, alors qu’elles n’ont eu de cesse de réduire celle-ci sous des prétextes fumeux et ésotériques, que de mauvais esprits lient avec une sauce bolognaise indigeste.

Le rectorat excelle donc dans son rôle de comique troupier pour vendre à qui en veut de l’université à bon marché. Le point d’orgue de la démonstration de cette transformation est l’hilarante autocritique qui figure sous le chapitre « améliorer la gouvernance ». Il s’agit ici de réorganiser la direction pour diminuer le temps des processus de décision, et de supprimer ainsi toute pratique démocratique, en espérant que cela contribue à « renforcer le sentiment d’appartenance à l’UNIGE ». Le premier pas en faveur d’une gestion efficace et éthique semble être la création même de ce document, que l’on nous annonce fièrement approuvé par un organe inexistant : le collège du rectorat et des doyens. Afin de clarifier les responsabilités et de diminuer les charges administratives, suivent les treize signatures des membres de l’armée mexicaine, toutes plus titrées les unes que les autres. Par souci d’efficience, on a renoncé à faire signer deux fois les deux doyens qui sont également associés au rectorat... Un bel effort qui annonce un avenir radieux pour toute l’institution, dans le meilleur des mondes produit par la meilleure des agences de communication.