Le choix de l’autocélébration

22 avril 2009

Un retour sur le passé peut avoir une fonction historicisante : remonter à l’origine d’un objet pour mieux comprendre les forces qui le traversent, réfléchir sur cette origine, dépasser les représentations évidentes ou « naturelles » que l’on peut en avoir et éclairer le présent ; ou une fonction commémorative : célébrer une existence de longue durée, voire l’ancrer dans un passé mythique, pour en partie légitimer son existence. Dans le cas des célébrations du 450e anniversaire de l’Université de Genève, le choix de la commémoration ne fait pas débat. Il ne manque aux réjouissances plus que la fameuse plaquette commémorative, entendez ici, le livre de papier glacé illustré par de belles images, qui livre une histoire linéaire sans accrocs qui, partant de l’origine choisie de l’objet, conduit naturellement et sans remous au moment présent (ou s’il y a luttes, elles se terminent toujours par un progrès triomphant pour la communauté). Il est vraiment dommage qu’en l’occurrence, une institution comme l’université de Genève qui dispose des ressources intellectuelles nécessaires à la production d’un vrai travail historique sur son passé n’ait pas la volonté de le faire et décide de confier cette tâche à quelqu’un d’autre.

Le 450e anniversaire aurait pu être également l’occasion de revenir sur la construction de l’institution, de comprendre les tensions qui la traversent et qui l’ont traversée, par un effort collectif d’historicisation. Nous aurions pu organiser une grande manifestation, inviter des chercheurs et réfléchir tous ensemble à la création des universités en Europe, à leur transformation et à leur avenir. Et ce d’autant plus que cet anniversaire arrive dans un moment de profonde mutation de ces institutions partout en Europe et dans le monde. Nous aurions pu questionner la place de l’université dans la société et sa fonction dans le passé, le présent et l’avenir. Pour le dire vite, on aurait pu s’attendre à ce que nos autorités universitaires saisissent l’occasion pour marquer un arrêt et réfléchir 5 minutes.

Au lieu de cela, nous invitons des personnalités plus ou moins médiatiques qui livrent un discours plus ou moins simpliste sur le monde, mais qui remplissent le grand auditoire d’Uni Dufour. On nous présente une histoire linéaire qui allie tradition et modernité. La meilleure preuve de l’absence de conscience de l’évolution de l’université est ce slogan présenté sur les cubes placés devant les bâtiments universitaires et qui dit sans détour : « Quatre siècles et demi d’enseignement et de recherche ». Comme si les activités auxquelles nous nous livrons quotidiennement au sein de cette institution étaient vielles de 450 ans. Certains savent pourtant que cette combinaison de la recherche et de l’enseignement, qui nous est aujourd’hui familière, est une invention du XIXe siècle issue du modèle humboltien. Or, c’est ce modèle qui est justement remis en cause aujourd’hui. [1] Il est donc doublement faux de célébrer un modèle qui n’existait pas il y a 450 ans et dont, par ailleurs, on travaille à l’anéantissement. Au lieu d’examiner Calvin sous toutes ses coutures, on aurait pu réfléchir aux différentes fonctions de l’université dans le passé à leur succession et à l’articulation des transformations actuelles avec les précédentes, au-delà de la conciliation simpliste entre tradition et modernité. Mais cette démarche autocritique ne semble pas permise aujourd’hui (l’a-t-elle été une seule fois ?), alors que la nouvelle loi est supposée faire entrer l’université de Genève dans la modernité et, surtout, dans le XXIe siècle. Pour dépasser les divisions, présenter une communauté unie et solide, rien de mieux que de nier les conflits et montrer toute la justesse des décisions politiques récentes. L’autocritique est dangereuse, car elle permet de souligner les divergences et l’existence de points de vue contraires alors que l’autocélébration permet de présenter à la « cité » une communauté unie derrière son équipe dirigeante pour que tous ensemble nous « entrions dans le XIXe siècle » !

Que célèbre-t-on au juste ?

Avec les festivités du 450e, il s’agit donc de célébrer le présent, et non de le penser. L’important ici réside dans le fait que l’Université se donne à voir de manière ritualisée, plus que dans ce qu’elle donne à voir. Le but est donc avant tout de célébrer pour célébrer, et cela passe par la répétition mécanique de formules creuses comme « 450e », « ouverture sur la cité », « Université du 21e siècle », « Calvin ceci », « Calvin cela », mais aussi par l’envoi d’une quantité indécente de courriers et de brochures en couleur qui relève davantage de la propagande que de l’information. S’il nous fallait une preuve supplémentaire que tout cela a pour effet d’annihiler la réflexion, elle nous est donnée régulièrement dans les emails qui nous annoncent « les prochains événements de la commémoration de l’anniversaire de l’UNIGE ». Commémorer le présent : voici bien le comble de l’autocélébration !

Il est manifeste que l’Université de Genève souffre d’une hypertrophie de son organe communicationnel. Selon une information dont la fiabilité n’a pu être vérifiée, le coût total de cette opération marketing, qui se déroule sur une année entière, serait de 6 millions de francs, dont les deux tiers auraient été couverts par des sponsors. Le rectorat est-il en mesure de confirmer ces chiffres ? Ceux-ci ne tiennent par ailleurs pas compte de la somme de travail supplémentaire qui est imposée à bon nombre de collaborateurs de l’Université pour l’organisation des manifestations et pour la récolte de fonds privés, ces tâches empiétant nécessairement sur leur travail habituel. Lorsque l’on sait que les personnes qui lancent l’Université dans un tel projet sont celles-là mêmes qui nous intiment de réduire nos dépenses et de sacrifier des postes d’enseignement dans un contexte de restriction budgétaire, cette dépense inconsidérée d’argent et d’énergie est tout simplement scandaleuse.

Au-delà de l’autocélébration, la fonction de ces rituels est à chercher dans la grande communion qui permet à l’Université de Genève de s’unir inconditionnellement aux festivités cantonales du 500e anniversaire de la naissance de Calvin. Si celui-ci était l’ami des pasteurs, ses successeurs d’aujourd’hui sont les courtisans de tous ceux qui occupent des positions de pouvoir. En 2009, l’Université célèbrera le Dies Academicus à la Cathédrale Saint-Pierre, pour bien montrer qu’elle est restée « fidèle à sa Tradition », comme aime à le répéter inlassablement le recteur Jean-Dominique Vassalli. C’est le même recteur qui, lors de l’apéritif de lancement des festivités du « 450e », a pu, sans honte aucune et dans une même phrase, demander à tous les collaborateurs de faire preuve d’un esprit de sacrifice pour résorber un découvert budgétaire de 17 millions de francs non assumé par le canton, tout en remerciant les autorités politiques genevoises pour leur indéfectible soutien. Ce rectorat-là, mieux sans doute que tout autre avant lui, a compris que les politiciens, il valait mieux les avoir dans sa poche et ne pas froisser leur susceptibilité. D’ailleurs, quel mal peut-il bien y avoir à ouvrir grandes les portes de l’Université à la police de la population ?

Ceux qui revendiquent volontiers l’héritage symbolique de Calvin sont aussi les amis des médias. Ainsi la Tribune de Genève a-t-elle été décrétée « institution soeur » de l’Université de Genève, puisqu’en retour elle relaiera fidèlement la propagande du rectorat et de son service de presse tout au long de l’année en cours, et au-delà sans doute si tout va bien. L’Université est même allée plus loin dans l’art de séduire les journalistes : elle s’est récemment dotée d’un plan stratégique par lequel elle propose, notamment, de se faire évaluer elle-même en fonction de sa présence dans les médias – présence chiffrée de manière purement quantitative. Bien sûr, il n’y aurait là rien de contradictoire avec les impératifs du travail scientifique qui, selon notre rectorat, ne risquent aucunement d’être sacrifiés au profit de résultats spectaculaires à court terme et de vérités taillées sur mesure pour tenir lieu de scoops médiatiques.

Mais c’est sans doute dans leur rapport au pouvoir économique que nos autorités académiques font le plus magistralement la preuve de leur déférence. Non seulement l’Université est restructurée sur le modèle des entreprises privées, mais ces dernières ont désormais droit de cité à l’intérieur de l’Université comme si elles étaient chez elles, à la maison en quelque sorte, tandis que l’alma mater s’affiche tout naturellement dans des centres commerciaux. A Uni Mail, depuis deux ans maintenant, le semestre de printemps est presque intégralement consacré à diverses foires commerciales telles que le Forum Uni-Emploi et les Career Days, durant lesquelles l’employabilité est célébrée de manière rituelle pour bien faire comprendre aux étudiants quel est le sens et la fonction de leur passage à l’Université.

Université : la fin de l’histoire ?

C’est entendu : nos béni-oui-oui parlent comme les évêques, pensent comme les politiciens, communiquent comme les journalistes et dirigent comme les managers. Ce « 450e » leur fournit la parfaite occasion de construire une image publique de l’Université comme faisant union avec « la Cité », sans cependant prendre la peine de définir cette dernière, comme si elle constituait un tout homogène au service duquel il s’agirait de travailler tous ensemble. Dans cette autoreprésentation institutionnelle, tout ce qui relève du conflit – externe ou interne – est passé sous silence, tout est désespérément lisse, les aspérités sont soigneusement gommées. Surtout, il s’agit de ne jamais poser les questions qui gênent les pouvoirs en place, y compris bien sûr celui du rectorat lui-même que la nouvelle loi sur l’Université a voulu fort. Tout se passe comme si l’Université, avec cette nouvelle loi, était entrée dans « la fin de l’histoire » en ce début de 21ème siècle, dans un monde où toutes les tensions auraient été résolues une fois pour toutes. C’est ce qui permet au communicateur en chef de l’Université, Didier Raboud, de passage à la radio suisse romande, de parler de « la maison » pour caractériser une institution pour laquelle travaillent cinq mille personnes. La métaphore de la maison est instructive : ne s’agit-il pas du lieu où sont censées régner l’harmonie, l’entente et la communauté d’intérêts ? Pourtant, la construction d’une « corporate identity » ne peut se faire qu’au prix d’une négation des divergences d’intérêts et des inégalités qui caractérisent l’Université comme toute autre organisation. La possibilité de ce déni suppose elle-même une politique autoritaire et la concentration des moyens de communication dans les mains de quelques uns.

Pour qui douterait encore que le renforcement du service de communication soit autre chose qu’une vaste entreprise de propagande, voici le mot de la fin que nous laisserons à l’ancien responsable de la communication de l’Université de Lausanne, Jérôme Grosse, qui s’exprimait dans Le Temps (29 mai 2008) alors qu’il s’apprêtait à quitter cette institution pour aller porter la bonne parole dans les murs de l’EPFL :

« Je n’ai pas le système américain comme modèle. Il ne faut pas aller plus vite que les gens. Leur fierté d’appartenir à l’école dépend de l’image de l’institution. Nous progressons au niveau des enseignants, mais il y a encore beaucoup à faire chez les étudiants. N’oublions pas qu’ils baignent dans une ambiance valorisant l’esprit critique, il est tout à fait logique qu’ils ne cherchent pas à coller à une image institutionnelle. »

Autrement dit : avec du temps, de l’acharnement et beaucoup de moyens, on viendra à bout de l’esprit critique…

[1] voir à ce sujet : Franz Schultheis, Marta Roca i Escoda & Paul-Frantz Cousin (dir.), Le cauchemar de Humboldt. Les réformes de l’enseignement supérieur européen, Ed. Raisons d’Agir, 2008