Le diable se cache dans les QCM
16 décembre 2010
Alors que la massification des étudiants dans certaines filières d’études, conjuguée à la multiplication des examens, conséquence de la semestrialisation des programmes mise en place avec la réforme de Bologne, a fait exploser le nombre d’examens et de copies à corriger, le QCM se présente comme la solution miracle. Rien de plus simple, la machine corrige pour vous. Par ailleurs, il est présenté comme plus juste pour les étudiants, puisque tout le monde est évalué de la même façon, car d’une part la machine ne connaît pas la fatigue, grande source d’injustice dans la correction des copies, et ne sanctionne pas les fautes de langue d’autre part. Tandis que certains souhaitent introduire les QCM pour alléger le travail de correction (certains enseignants de l’unige passent maintenant plus de 9 semaines par année à corriger des copies...), d’autres crient à la mort de leur discipline si ceux-ci étaient adoptés, arguant que seul l’examen écrit permet de juger la valeur du travail de l’examiné et que la plus-value d’une formation en sciences sociales et humaines est justement la capacité à rédiger.
Ces examens de masse ont également pour effet de procéder à une sélection des étudiants. Dans une filière qui compte plusieurs centaines d’étudiants de première année, les examens permettent d’éliminer une partie de la masse qui ne se retrouvera pas en deuxième année. Ici à nouveau, le QCM peut être considéré comme une solution acceptable ; si le but est de procéder à un tri dans la masse autant s’épargner la correction de centaines de copies.
Mais ne sommes-nous pas là dans un faux débat ? Au-delà des grands principes et des positions pragmatiques, la question qui se pose ici peut être scindée en deux problématiques : l’utilité de l’évaluation (en gros pourquoi on évalue ?) et sa fonction dans le parcours académique. Les étudiants inscrits à l’université espèrent pour la plupart en sortir avec un diplôme en poche. Et une partie (plus ou moins grande ; les objectifs qui président à l’entrée à l’université constituent un autre débat...) espère également que ce papier lui permettra de trouver un travail bien rémunéré. Quelle serait la valeur de ce diplôme s’il n’était sanctionné par aucun examen ? En effet, l’évaluation permet de s’assurer que l’étudiant a bien assimilé la matière que les enseignants ont essayé de lui transmettre, ou qu’il a bien acquis l’autonomie morale que la discipline est censée lui conférer. En gros, elle a valeur de contrôle, elle permet à l’université de dire - par le biais du diplôme - que tel étudiant est capable de faire de la géographie, de l’histoire, de la sociologie, du chinois, etc. Si nous souhaitons véritablement que l’université continue à montrer qui est capable de quoi, n’y a-t-il pas un autre moyen de le faire ? Le mode actuel qui consiste à transmettre du savoir par le biais de cours (plus ou moins fréquentés) et d’évaluer ensuite la capacité des étudiants à assimiler ce qu’ils y ont entendu est-il vraiment (toujours) pertinent ? En effet, il serait probablement plus intelligent de concentrer les forces de toutes les parties dans des évaluations moins fréquentes et plus à même de déterminer ce que les étudiants ont vraiment assimilé de la discipline.
Ce qui nous amène à la seconde question, celle de l’utilité de l’évaluation dans le parcours académique. Les examens ne passionnent (presque) personne. Ils demandent beaucoup de travail aux étudiants et aux enseignants. Mais ils sont utiles car ils permettent aux enseignants de savoir comment les étudiants s’approprient le contenu de leurs enseignements, et aux étudiants de mesurer leur niveau d’accumulation du savoir. Un taux d’encadrement plus élevé pourrait remplir cette fonction, si l’université pouvait (voulait ?) bien s’en donner les moyens. Mais finalement, l’objectif idéal d’une formation en sciences humaines et sociales devrait être davantage de former des esprits capables de développer une réflexion et de mener une recherche dans les règles de l’art de la discipline. L’accumulation de connaissances est utile pour ouvrir et comparer les terrains de recherche, offrir une perspective sur la discipline et mener une réflexion, mais elle ne devrait pas être le but même des études.
Etant confrontés, autant en tant qu’enseignants qu’en tant qu’étudiants à une charge de travail si considérable pour un profit aussi peu intéressant, ne devrions-nous pas en profiter pour nous interroger sur cette question et initier une réforme qui cette fois pourrait apporter quelque chose de positif ?
