Les études genre démantelées
14 décembre 2009
L’unité interdisciplinaire d’études genre, qui existe à l’Université de Genève depuis 1995, a vécu. Du moins est-elle appelée à disparaître au 1er janvier prochain. Curieusement, cette décision semble avoir été prise en dépit des engagements et des obligations qu’a l’Université d’œuvrer au renforcement de ce domaine d’enseignement et de recherche.
Dans le cadre d’un projet de restructuration de la faculté des sciences économiques et sociales (SES), la quasi-totalité de l’automie dont bénéficiaient les études genre depuis leur création leur sera retirée. La forme institutionelle des études genre est, actuellement encore, celle d’une « unité » interdisciplinaire rattachée aux services communs de la faculté. De facto, ce statut leur permet de disposer d’une autonomie qui est pour l’essentiel comparable à celle d’un département : personnel rattaché à l’unité et repourvu en son sein, secrétariat, budget de fonctionnement propre.
Cependant, en raison de blocages et d’intrigues successives, l’Université n’a jamais octroyé aux études genres les moyens qui seraient en adéquation avec leurs besoins réels en personnel enseignant : une maîtrise universitaire qui tient le cap, une offre d’enseignements au niveau des bachelors qui se renforce d’année en année, et une formation continue qui accueille à chaque cycle une trentaine de personnes. Pour ce faire, seul un poste d’enseignement a été stabilisé en l’espace de presque 15 ans : un poste de professeure ordinaire pourvu à 50% en 2005, et à 100% depuis le 1er septembre dernier. Toutes les autres personnes exercent leur fonction à titre temporaire ou en suppléance, à l’exception d’un poste de secrétariat à 50% dont l’existence est menacée par le projet de restructuration. Il serait sans doute vain de chercher ailleurs dans l’Université de Genève une une subdivision qui en ferait autant avec si peu de moyens.
Le projet de restructuration de la faculté des SES aurait justement pu être l’occasion de réparer cette injustice. L’un des objectifs principaux qu’il visait initialement est en effet d’assurer « une allocation des ressources en lien réel avec les besoins ». Or, dans sa mise en application qui est prévue pour le 1er janvier prochain, les études genre se trouvent sacrifiées pour des raisons qui restent difficiles à comprendre. Leur nouvelle directrice, entrée en fonction au 1er septembre dernier, a été mise devant le fait accompli : au terme de la restructuration, elle ne préservera que la direction d’un « institut » d’études genre dont l’autonomie sera réduite à sa portion congrue, puisqu’il ne gérera plus que la recherche et le personnel engagé sur fonds externes, et qu’il ne disposera même plus d’un secrétariat. Quant à la majeure partie du personnel des études genre (engagé sur fonds DIP), y compris l’actuelle directrice de l’unité, il sera réaffecté au département de sociologie et donc placé sous une nouvelle direction.
Ce démantèlement est non seulement contraire aux objectifs du projet lui-même ; il va à l’encontre de l’obligation légale qu’a l’Université, en vertu de la Convention d’objectifs qui la lie au Conseil d’Etat genevois, de « contribuer au développement et au renforcement de la formation et de la recherche sur la question du genre » (objectif 5.2). Comment, dès lors, justifier la disparition de l’unité interdiscplinaire d’études genre, alors qu’il s’agit de la principale structure de l’Université à même de fournir un contexte institutionnel propice à un tel renforcement ?
Plutôt que de conduire à une véritable reconnaissance du travail réalisé, la restructuration des SES s’apprête à affaiblir une unité qui a survécu jusqu’ici grâce à l’engagement collectif et individuel de ses membres qui continuent à croire dans la nécessité de renforcer et de diffuser la perspective de genre au sein des différentes disciplines des sciences sociales (qui incluent les sciences économiques et politiques). Une telle approche interdisciplinaire requiert l’existence d’une structure disposant d’une autonomie relative, mais substantielle, et qui, forte de compétences scientifiques et pédagogiques dans le champ des études genre, soit à même de défendre la pérennité heuristique de cette approche. Les pressions auxquelles est actuellement soumise cette unité, et qui obéissent à une logique de pouvoir institutionnelle n’ayant rien à voir avec des considérations scientifiques et pédagogiques, montrent on ne peut plus cyniquement que cette pérennité est loin d’être acquise et qu’il est plus nécessaire que jamais de doter les études genre d’une réelle autonomie. Et si leur sort devait être définitivement scellé au premier janvier, de quelles garanties disposent-elles pour le futur ?
