Monseigneur Larry Young de passage à l’Université de Genève
18 avril 2011
Si l’ocytocine accroît l’attention à l’information sociale, il en fallait une sacrée dose mardi 15 mars pour garder son attention et surtout son calme face au « prêche de Monseigneur Young ». Ceux qui ont pu atteindre le graal (soit une place assise dans l’auditoire Piaget) au prix d’efforts inouïs, ont assisté à ce que « la science » produit de plus détestable et que l’université de Genève promeut de plus en plus : un discours scientiste, moraliste et affairiste. Promu par une publicité indécente qui a tapissé la ville de Genève et ses journaux d’annonces à grands frais, et soutenu par un titre racoleur « Amour et fidélité ….. bla bla… bla… », le prêche de Monseigneur Young a attiré les foules telle une visite de Jean-Paul II.
Une heure de conférence durant laquelle ce « scientifique de haut vol », selon le rectorat organisateur de cet évènement, a constamment joué avec les limites de la déontologie scientifique et des règles élémentaires de la méthode, transitant sans sourciller d’exemples pris auprès d’animaux aussi divers que les poissons des profondeurs, les campagnols, les bonobos, les hamsters, les rats ou les brebis vers des comportements sociaux humains. Monseigneur Young veut expliquer « biologiquement » des comportements humains mais avec des termes historiques ou sociaux comme « amour, fidélité, attachement, machisme etc… ». Précisément la malhonnêteté intellectuelle réside dans ce passage de l’un à l’autre qui, fort du scientisme ambiant et de la légitimité des sciences dites « dures », n’a même plus besoin d’être justifié. Imaginons des scientifiques des sciences sociales qui s’aventureraient à donner des explications biologiques à partir de termes sociohistoriques : ils seraient renvoyés à leurs études sur le champ. Mais il n’en va pas de même pour les neurosciences, nouvelle religion rectorale, qui en observant des hormones dans les cerveaux de poissons ou de campagnols, en tirent des conséquences sociales sans qu’un quelconque historien ou sociologue ne dise mot. Il y a bien eu dans l’assistance quelques questions sur la composante sociohistorique des phénomènes que Larry Young tente d’expliquer : la réponse fut rapide « je ne fais pas des sciences sociales, je fais de la biologie ». Après avoir parlé pendant une heure de comportements humains historiquement marqués comme l’amour, la famille, la fidélité, l’attachement, le machisme, la maternité, la paternité etc… à la première question il se retranche derrière la biologie : le réductionnisme biologique est roi !
Mais la chose ne s’arrête pas là. Larry Young travaille dans une université privée et, comme il le dit sans ambages, son recteur (président ? PDG ? CEO ?) lui demande bien souvent à quoi bon servent ses recherches et comment il pourrait les rentabiliser (médicaments ou pilule de la fidélité ?). C’est à ce moment assez tardif dans sa conférence, après avoir « fait de l’humour » avec des sprays nasaux de la fidélité commercialisés par des firmes sur internet (avec lesquelles bien évidemment il n’a rien à voir), qu’il introduit sa « parade déontologique » : l’autisme. Finalement toutes ses digressions sur le couple, l’amour et la fidélité ne visaient qu’à introduire son but, celui de développer des médicaments pour soigner l’autisme. Si M. Young cherche à soigner l’autisme, c’est de cela qu’il aurait du nous parler et non pas de couple, de monogamie, de fidélité à l’aide d’images de mères et d’enfant, de couples, de poissons, de bonobos ou d’humains copulant en face à face (une caractéristique que nous partageons paraît-il avec les bonobos), oubliant au passage que la « position du missionnaire » n’est pas la seule manière de s’accoupler chez les humains. C’est la position que Larry Young a prise pourtant avec son audience en nous abreuvant de termes moralisants et sexistes sur le couple et la fidélité. En prônant la position du missionnaire, il nous a tout bonnement e……és : paradoxe ! On n’est pas contre cette pratique sexuelle mais on aimerait mieux choisir par qui !
On pourrait citer un nombre impressionnant d’exemples de son sexisme et de son hétérocentrisme mais nous nous bornerons à quelques passages parlants (le conférence a été filmée et est disponible dans son intégralité sur le site de l’Université si vous voulez vous rendre compte par vous-mêmes). Les exemples d’animaux (et d’êtres humains) « infidèles » sont toujours masculins, évidemment, (on se demande au passage si le terme infidèle peut bien être utilisé pour un comportement animal … je vous laisse répondre) : les femelles, de leur côté (qui se résument aux mères bien évidemment car une femme n’a pas d’existence dans l’esprit de Young si elle ne remplit pas son rôle biologique), elles sont oui ou non attachées à leurs petits, point barre. Les mâles font la cour aux femelles (jamais le contraire chez les animaux comme chez les humains). Chez les campagnols, comme chez les êtres humains, les mâles font bien quelques infidélités à leurs femelles, mais ce qui compte c’est qu’ils rentrent tous les soirs dans la tanière (à la maison) et ce lien affectif que Young observe chez les campagnols est « l’ancêtre de l’amour » (sic). Non seulement Larry transpose le comportement animal sur celui de l’homme sans crier gare, mais il parle aussi à la place des campagnols : extrait de sa conférence « … tiens cette femelle je l’aime bien et je vais rester avec elle (dit le campagnol mâle). Si vous trouvez un bon partenaire la bonne chose à faire c’est de rester avec cette personne (ah… c’est plus un campagnol mâle c’est un homme mâle qui parle) … voilà pourquoi la monogamie existe parce qu’on peut s’accoupler… » (double sic). Je comprends bien que pour faire passer le message il faut un peu vulgariser, mais là on est plus dans la vulgarisation on est dans la vulgarité.
On se demande ce que cherche le rectorat de l’Université de Genève dans cette dérive scientiste qui le pousse frénétiquement vers l’engloutissement d’argent dans des projets, pôles d’excellence ou événements de science-spectacle. Notre institution poursuit sa fuite en avant en privilégiant de plus en plus des domaines qui peuvent potentiellement rapporter un jour de l’argent par les brevets en délaissant les sciences sociales et humaines, non rentables, qui désormais n’ont plus lieux d’être car la biologie nous expliquera désormais tous nos comportements. Et l’histoire sera une succession de chaînes hormonales et d’interactions géniques que nos enfants apprendront lors de leurs études en sciences humaines et sociales. L’infidélité sera vaincue par des injections périodiques d’ocytocine aux mâles humains, ou a des femmes qui ne s’occupent pas assez bien de leurs enfants. Il faudra bien entendu créer des commissions pour décider jusqu’à quel point l’infidélité est acceptée (comme pour le campagnol uniquement si le mari « rentre à la maison tous les soirs ? ») et à partir de quel moment les mauvaises mères pourront (ou devront) avoir accès au traitement d’ocytocine pour améliorer leurs performances affectives. Un bel avenir de totalitarisme scientiste s’ouvre devant nous, ou plutôt un retour en arrière car ceux qui lisent encore un peu d’histoire savent que les nazis ont réalisé des expériences horribles sur des êtres humains (considérés comme sous-humains) et qu’en Suisse on a stérilisé des personnes considérées comme non aptes à se reproduire (handicapées ou pauvres) avec des arguments et des méthodes très scientifiques.
Le recteur de l’Université de Lausanne a publiquement déclaré que les sciences humaines et sociales sont l’une de ses priorités ; on comprend dès lors que, selon la loi de la spécialisation des universités, nouveau crédo de la politique fédérale, notre Université va peu à peu se désintéresser de ces domaines (avec peut-être un sursis pour l’histoire). Cela a déjà commencé à l’aide de la nouvelle loi sur l’université qui consacre une lutte impitoyable au jour le jour pour l’appropriation des ressources, lutte bien entendu inégale car organisée sur des bases quantitatives uniquement. S’en sortiront les domaines rapporteurs en étudiants mais aussi en services rendus à l’entreprise et au politique comme : HEC, mélange de pseudo-science et de technique (la comptabilité est-elle une science ? Le marketing est-il une science, le contrôle de gestion est-il une science ?) et qui à d’ores et déjà ouvert un master uniquement destiné aux étudiant-e-s employés de certaines firmes (soit l’argent public utilisé à former les employés de Cargill ou du Crédit Suisse) ; les sciences économiques et la finance internationale (à laquelle le rectorat à consacré des sommes considérables en accord bien entendu avec les banques de la place) et qui malgré les revers successifs de leurs théories (voir la crise financière récente et les ravages de la mondialisation) continuent d’avoir le vent en poupe ; les politologues spécialisés dans le conseil stratégique (analyses électorales, formations de service au politiques et à l’administration), tant les politiques sont désemparés devant les désastres qu’ils ont eux-mêmes préparés par leur lâcheté et leur affairisme. Ou encore la neurobiologie comme explication du monde social dont la conférence de Monseigneur Young est un exemple parlant. La science qui pense et qui revendique son indépendance n’est plus à la mode : la mode est aux valets de l’industrie privée, aux techniciens du quantitatif et aux apprentis sorciers du cerveau. Qu’ils soient politologues, économistes, sociologues, psychologues, démographes, biologistes, statisticiens, ou spécialistes des « ressources humaines », c’est la maîtrise de techniques (logiciels de calcul sophistiqués, banques de données) et le réductionnisme qui leur donne et leur donnera toute leur légitimité. C’est par la maîtrise des flux d’hormones et des combinaisons géniques qu’une science triomphante contrôlera l’esprit humain et que désormais nous n’aurons plus aucune question existentielle à nous poser.
Amen.
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Au sujet de la même conférence, voir également cet article.
