Nouvelle loi : le rectorat pris en flagrant délire
2 novembre 2008
Si la bêtise, vue du dedans, ne ressemblait pas à s’y méprendre au talent ; si, vue du dehors, elle n’avait pas toutes les apparences du progrès, du génie, de l’espoir et de l’amélioration, personne ne voudrait être bête et il n’y aurait pas de bêtise. Tout au moins serait-il aisé de la combattre. Le malheur est qu’elle ait quelque chose d’extraordinairement naturel et convaincant.
(Robert Musil, L’Homme sans qualités)
Cet exercice n’a pas pour but de réfuter les arguments des partisans de la nouvelle loi sur l’Université, ni d’ailleurs de démontrer la validité de ceux des opposants. Les arguments de ces derniers ont été exposés ici.
Avec les extraits vidéo qui suivent, nous nous contenterons d’illustrer la manière dont le rectorat de l’Université de Genève, pour défendre cette loi, a systématiquement abusé de son pouvoir en monopolisant l’information, tout en recourant à des procédés intellectuels malhonnêtes qui relèvent davantage de la propagande que du souci d’informer.
Ces séquences sont tirées de la présentation publique du 8 septembre dernier, lors de laquelle le rectorat in corpore faisait savoir que « cette nouvelle loi est indispensable » pour l’Université. Présentée comme une séance d’information, elle s’est réduite à une défense politique de la loi et s’est tenue en l’absence de tout contradicteur. Cela n’a pas empêché le rectorat de prétendre réfuter un à un les arguments des référendaires, prétention que les journaux du lendemain, manifestement impressionnés par la prestation rectorale, ont unanimement relayée comme s’il s’agissait d’une réfutation en bonne et due forme.
C’est pourquoi nous avons jugé bon de revenir sur cette séance, en proposant ici une analyse des moments consacrés explicitement à la défense de la loi, lorsque le rectorat fait mine de répondre aux objections qui ont été formulées contre cette dernière et donc de « débattre », si l’on ose dire, sans contradicteur. Nous laisserons donc volontairement de côté les passages plus spécifiques qui consistent dans la présentation des objectifs et des priorités stratégiques. Notez que la séance peut être visionnée dans son intégralité à cette adresse. Par ailleurs, cette page web publiée sur le site de l’Université est également consacrée à la nouvelle loi et se présente sous la forme de questions-réponses (FAQ), le rectorat ayant pris soin de définir lui-même les questions et les réponses. Commençons.
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Extrait no. 1
(1 min. 30 sec.)
Relevons tout d’abord que le recteur Jean-Dominique Vassalli se félicite ici du référendum une fois qu’il a abouti, alors qu’il avait empêché la diffusion à l’intérieur de l’Université de l’information syndicale concernant le lancement de ce même référendum. Faisant de nécessité vertu, cet opportunisme introductif va lui permettre de se poser en interlocuteur soucieux d’informer son auditoire et, plus largement, le peuple genevois. C’est ainsi qu’il présente le référendum comme une « occasion d’expliquer pourquoi cette nouvelle loi sur l’Université est indispensable ».
Comment une loi donnée peut-elle être indispensable ? On comprend certes qu’un changement légal puisse être jugé indispensable, ceci lorsque le texte existant n’est plus satisfaisant. Sur ce dernier point, les opposants à la loi s’accordent eux aussi à penser que la loi actuelle sur l’Université mérite de nombreuses modifications, voire une refonte totale. Dans le cadre d’un débat rationnel, la controverse devrait porter sur la question de savoir quel contenu donner au nouveau texte, puis si la loi proposée est bonne ou mauvaise. En effet, ce n’est qu’en formulant ainsi les termes du débat que l’on pourra ensuite examiner en détail le texte de loi pour tenter d’y déceler ce qui nous semble bon ou non. Or, la stratégie qui consiste à présenter cette loi comme indispensable permet précisément au rectorat d’échapper à la nature normative du débat et à le faire passer pour autre chose qu’un enjeu politique, comme s’il s’agissait d’un impératif logique. Cela revient en outre d’échapper à la contrainte de se référer scrupuleusement au texte de loi dans son argumentation, ce qui est en principe le cas lorsqu’on se trouve face à un contradicteur. Sans autre procédé, la loi se trouve ainsi défendue en bloc et de manière inconditionnelle. A cet égard, il est pour le moins curieux qu’à aucun instant le rectorat n’ait émis le moindre doute au sujet de la nouvelle loi : jamais un seul bémol, aucun point négatif n’a été mis en évidence depuis qu’elle a été approuvée par le parlement genevois. Pas une seule concession aux opposants qui, décidément, ne comprennent rien à rien et n’ont vu dans cette loi que des problèmes sans importance. C’est comme si ce rectorat-là avait cessé de douter, se disant que dans cette loi, comme dans le cochon, tout est bon. Une explication à cela est que le rectorat s’est mis dans une position où il défend une loi qui a été taillée sur mesure pour lui. Par conséquent, non seulement il est juge et partie, mais sa redevabilité à l’égard du pouvoir politique est telle qu’il ne semble plus disposer de l’autonomie de pensée nécessaire à critiquer ce qui émane de ce dernier. S’agissant d’une loi censée donner plus d’« autonomie » à l’Université, c’est un comble.
Les arguments qui viennent ensuite s’inscrivent dans la plus pure ligne de ce que l’on désigne sous le terme d’argument d’autorité, autrement dit des arguments qui dispensent d’argumenter. C’est le stratagème numéro 30 que Schopenhauer a identifié dans L’Art d’avoir toujours raison : « Au lieu de faire appel à des raisons, il faut se servir d’autorités reconnues en la matière ». Le premier de ces arguments d’autorité utilisé par M. Vassalli est que la nouvelle loi serait bonne puisqu’elle a « recueilli l’unanimité des partis représentés au Grand Conseil ». Le philosophe avait déjà très bien identifié cette illusion qui consiste à croire qu’un point de vue largement répandu serait plus juste ou plus vrai qu’un autre du fait précisément de sa large diffusion :
Ce que l’on appelle l’opinion commune est, à y bien regarder, l’opinion de deux ou trois personnes ; et nous pourrions nous en convaincre si seulement nous observions comment naît une telle opinion. Nous verrions alors que ce sont d’abord deux ou trois personnes qui l’ont admise ou avancée et affirmée, et qu’on a eu la bienveillance de croire qu’elles l’avaient examinée à fond ; préjugeant de la compétence suffisante de celles-ci, quelques autres se sont mises également à adopter cette opinion ; à leur tour, un grand nombre de personnes se sont fiées à ces dernières, leur paresse les incitant à croire d’emblée les choses plutôt que de se donner le mal de les examiner. Ainsi s’est accru de jour en jour le nombre de ces adeptes paresseux et crédules ; car une fois que l’opinion eut pour elle un bon nombre de voix, les suivants ont pensé qu’elle n’avait pu les obtenir que grâce à la justesse de ses fondements. Les autres furent alors contraints de reconnaître ce qui était communément admis pour ne pas être considérés comme des esprits inquiets s’insurgeant contre des opinions universellement admises, et comme des impertinents se croyant plus malins que tout le monde. Adhérer devint alors un devoir. Désormais, le petit nombre de ceux qui sont capables de juger est obligé de se taire ; et ceux qui ont le droit de parler sont ceux qui sont absolument incapables de se forger une opinion et un jugement à eux, et qui ne sont donc que l’écho des opinions d’autrui. Ils en sont cependant des défenseurs d’autant plus ardents et plus intolérants. Car ce qu’ils détestent chez celui qui pense autrement, ce n’est pas tant l’opinion différente qu’il prône que l’outrecuidance qu’il y a à vouloir juger par soi-même – ce qu’ils ne font bien sûr jamais eux-mêmes, et dont ils ont conscience dans leur for intérieur.
Poursuivant dans ses arguments qui n’en sont pas, le recteur affirme que cette loi permettra à l’Université de Genève de mieux fonctionner « en faisant face aux défis de ce début de 21e siècle », mais aussi « dans le respect des valeurs qui ont fait notre université depuis 450 ans ». Ce faisant, il se place d’un seul coup sous l’autorité de tous ses prédécesseurs qui n’en demandaient sans doute pas tant et qui ont la particularité de ne pas pouvoir lui répondre. Certes, il est plus commode de parler au nom de Calvin que d’affronter un contradicteur qui pourrait avoir l’outrecuidance de lui objecter des arguments en se fondant sur la réalité du texte de loi et sur son contexte. Plaçant ainsi la nouvelle loi dans la continuité d’une histoire prestigieuse, il prend soin dans le même mouvement de la présenter comme résolument moderne, comme une loi du 21e siècle, ce qui a l’avantage de ne vouloir strictement rien dire. Il affirme que la loi « répond à un besoin de modernisation », le second terme de la formule le dispensant de préciser d’où et de qui vient l’idée – largement répandue aujourd’hui – selon laquelle les universités seraient en retard sur l’histoire et auraient besoin de se « moderniser ». En réalité, c’est là une vulgate néolibérale, née des « boîtes à idées » de quelques capitaines d’industrie il y a un quart de siècle, et qui est reprise ici sans aucune distance critique. Cette stratégie verbale a pour effet que le recteur peut positionner la nouvelle loi – et lui-même avec – dans le sens inéluctable du progrès. Personne ou presque n’étant contre le progrès, ou contre la modernité, il lui est alors facile de recueillir l’assentiment du plus grand nombre sans pour autant avoir présenté le moindre argument rationnel. C’est le même procédé qui est à l’œuvre lorsqu’il termine en expliquant que cette nouvelle loi « permet de garantir la qualité de la formation » : à moins d’être contre la « qualité », ce qui est assez difficilement justifiable ou du moins prendrait du temps à expliquer, on est condamné à reconnaître que cette loi est bonne.
Ces premières analyses nous permettent d’observer que cette rencontre, présentée comme une séance d’information, est introduite avec des procédés discursifs qui empruntent davantage à la profession de foi qu’à l’usage la raison. Examinons maintenant la manière dont les membres du rectorat vont s’y prendre pour répondre aux arguments des opposants à la nouvelle loi.
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Extrait no. 2
1 minute
L’entrée en matière du vice-recteur Pierre Spierer est éclairante à double titre. D’abord, et dans la logique de ce qui précède, elle nous donne une illustration supplémentaire du profit indéniable que procure le fait de s’inscrire dans le sens de l’histoire. Ce qui change toutefois par rapport à l’orateur précédent, c’est que la rhétorique rectorale nous parvient cette fois-ci assortie d’un paternalisme condescendant et moralisateur. Les référendaires, en effet, plutôt que d’être considérés comme des interlocuteurs face auxquels il s’agirait de débattre, sont dépeints comme porteurs d’« inquiétudes légitimes devant tout changement ». Quant au bon père Spierer, lui qui sait ce qui est bon pour ses enfants, sa fonction consistera dès lors à rassurer ses ouailles face à l’avenir.
Il est intéressant de relever que le mot « légitime », dans l’usage qui en est fait ici, sert à laisser entendre exactement le contraire de ce qu’il est censé signifier, étant en fait une manière de délégitimer les arguments des référendaires avant même de s’y être référé. A quoi bon en effet prendre la peine d’argumenter rationnellement si on a décrété d’entrée que les adversaires sont des craintifs et qu’ils se trompent sur le sens même de l’histoire en s’opposant à une loi qu’on a pris soin de présenter comme indispensable ? Ceci nous prépare déjà au simulacre de réfutation qui va suivre. Par ailleurs, l’argument utilisé par le vice-recteur nous montre qu’il s’agit là d’une manière subtile de disqualifier les référendaires en les faisant passer pour des réactionnaires effrayés devant tout changement, plutôt que de poser tout de suite la question du contenu de ce changement. Tel le père fouettard, il accompagne même sa leçon d’une menace lorsqu’il avertit l’auditoire que rejeter la loi équivaudrait pour l’Université à perdre dix ans. Faut-il comprendre par là que les étudiants et le personnel de l’Université seront mis au chômage technique durant dix ans si la loi était refusée en votation ?
Les propos de M. Spierer nous renseignent sur un autre procédé argumentatif très courant chez les dirigeants de toutes sortes qui, incapables d’imaginer que leurs opposants puissent parfois avoir de bonnes raisons, se bornent à voir dans toute opposition le résultat d’un problème de communication. Selon lui en effet, « l’inquiétude » des référendaires s’expliquerait aussi par « un manque d’explication que nous avons pu fournir aux collaborateurs et étudiants de la maison ». Ici encore, ce qui est à retenir réside davantage dans ce qui n’est pas dit que dans ce qui l’est. L’énoncé selon lequel il s’agirait d’un manque d’explication a en effet un corollaire que l’on peut lire entre lignes : ce que le rectorat a à expliquer est juste et vrai, mais il s’y est simplement mal pris pour le faire. La fonction de cette pirouette est de transformer une critique de fond (celle des référendaires) en une critique de forme, ce qui, cela dit en passant, fait les choux gras des professionnels de la communication dont le rectorat s’adjoint de plus en plus fréquemment les services, redoublant du même coup l’efficacité de sa propagande.
Pour résumer, jusqu’ici, la teneur de « l’argumentation » du rectorat se résume à peu près à ceci : « nous avons raison ; ils ont tort ». Voyons à présent grâce à quelles manœuvres le vice-recteur va prétendre réfuter un à un les arguments des référendaires.
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Extrait no. 3
1 minute
Le procédé ici est d’une telle malhonnêteté qu’il ne vaut pas la peine de trop s’y attarder. Du constat selon lequel le personnel administratif et technique reste soumis à la loi cantonale définissant le statut des fonctionnaires, M. Spierer aboutit d’un seul coup et sans rougir à la conclusion suivante : « Donc : pas de changement sur le statut des collaborateurs ». Dans ce tour de passe-passe, c’est l’ensemble du personnel enseignant de l’Université qui est passé par pertes et profits.
Ce que le vice-recteur a soigneusement tu dans sa réfutation renversante, c’est que l’argument des référendaires vise en fait un article de la nouvelle loi en vertu duquel l’ensemble du personnel de l’Université changera d’employeur pour être employé directement par le rectorat. Sur cette base, les craintes exprimées dans l’argumentaire officiel de la campagne référendaire sont celles d’un surcroît de précarisation et d’un règne de l’arbitraire dans la gestion du personnel. Or, il se trouve que l’Association pour le corps intermédiaire (APCINT) a produit une analyse détaillée du règlement du personnel élaboré au même moment par le rectorat, analyse qui montre que de telles craintes sont parfaitement fondées. Cela n’a pas empêché le recteur Vassalli, dans la même séance, d’affirmer qu’il ne saurait être question pour le rectorat d’élaborer un quelconque « règlement qui prétérite le bien être de qui que ce soit ». Et ce sont ces gens-là qui nous prient sans cesse de leur faire confiance lorsqu’on se permet de leur demander de nous rendre des comptes.
Prétendre réfuter un argument sans même s’y référer : voici la probité intellectuelle et morale que le rectorat de l’Université de Genève donne en exemple à « ses » employés et aux étudiants.
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Extrait no. 4
2 minutes
A leur tour, les critiques exprimées quant à un risque d’augmentation des taxes universitaires en cas d’acceptation de la nouvelle loi sont ramenées à un « soucis bien compréhensible des étudiants ». Et face à cette panique irrationnelle, il fait entendre la voix de la raison : « La nouvelle loi n’octroie aucun pouvoir décisionnel à l’Université concernant les taxes des étudiants. On ne peut pas critiquer la nouvelle loi sur ce sujet : elle ne l’aborde pas ».
L’ennui, c’est que jamais les référendaires n’ont critiqué la loi sur ce sujet. Sachant lire, ils ont parfaitement compris que la fixation des taxes restera dans le domaine du politique et n’ont jamais fait preuve de la malveillance qui consisterait à laisser entendre le contraire. Leur argument est simple, et il est disponible en toutes lettres à qui veut bien le lire : (1) La loi actuelle fixe les taxes à un montant maximum absolu de 1000 francs par an, tandis que la nouvelle loi supprime ce plafonnement et prévoit une limite relative fixée en fonction du montant moyen des taxes dans les hautes écoles suisses. (2) Or, le contexte national et international actuel est celui d’une augmentation des frais d’inscription dans les universités. (3). Donc, accepter cette nouvelle loi laisserait la porte ouverte à une augmentation prévisible des taxes.
Certes, personne ne peut prédire avec certitude l’avenir, même si la probabilité d’une augmentation consécutive à l’adoption de la nouvelle loi semble grande. En somme, sur ce point, le vice-recteur et les référendaires semblent bien avoir fait la même lecture de la loi, sans pour autant en tirer les mêmes conclusions. Mais plutôt que d’admettre qu’il y a là désaccord manifeste et divergence d’interprétation, M. Spierer laisse entendre sournoisement que les référendaires auraient mal lu la loi.
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Extrait no. 5
1 min. 15 sec.
Puisque, selon le vice-recteur, on est toujours dans le domaine des « soucis » et non pas de la critique fondée (ni même susceptible de l’être), il s’agit maintenant de rassurer les référendaires contre « un autre soucis concernant l’université “privatisée”, devenant un organisme ”parapublic” ». A la seule manière dont il prononce les mots « privatisée » et « parapublic », on devine toute la condescendance qui est celle de l’équipe dirigeante de l’Université face à ceux qui ne partagent pas son point de vue et qui font preuve d’un esprit analytique et critique face au discours dominant.
Se référer, comme il le fait, à un simple article de la loi qui stipule que l’Université est un service public, pour prétendre lever l’objection de la privatisation, ne saurait constituer un argument recevable. En effet, les référendaires, se fondant sur leurs propres analyses ainsi que sur un nombre considérable de travaux universitaires consacrés à la restructuration des universités, ne sont pas suffisamment bêtes pour penser que la privatisation qu’ils dénoncent se résumerait à une remise des clés de l’Université au rectorat par l’Etat. Ce qu’ils ont mis en évidence est la pénétration croissante des intérêts privés dans la recherche et l’enseignement universitaires, ainsi que le risque d’aggravation que fait courir la nouvelle loi en la matière. Nous renvoyons pour cela aux différents argumentaires qui ont été adressés par voie alternative aux membres de la communauté universitaire.
Sur cette question, la seule critique à laquelle le vice-recteur fait mine de répondre est celle qui porte sur le risque d’un enrichissement personnel des chercheurs par le dépôt de brevets, au détriment des contribuables qui les paient. « C’est tout simplement faux, répond M. Spierer : L’Université, comme c’est le cas aujourd’hui, comme ce sera le cas avec la nouvelle loi, est détentrice de la propriété intellectuelle sur les inventions. Donc : pas de changement avec la situation actuelle. » Les référendaires ont bien remarqué que l’Université reste propriétaire des droits de propriété intellectuelle. Seulement, en lisant la nouvelle loi, ils y ont relevé une autre disposition qui stipule que « l’Université prévoit les modalités de la cession éventuelle aux intéressés des droits de propriété intellectuelle (…) ainsi que la participation des personnes concernées aux revenus nets générés par la valorisation de leurs recherches » (art.15, al.3). Or, cette disposition n’est pas prévue dans la loi actuelle. Donc, de deux choses l’une : soit notre vice-recteur a mal lu la loi, soit il ment.
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Extrait no. 6
1 min. 45 sec.
Les dernières « inquiétudes » des référendaires, puisque c’est le terme consacré, concernent « l’organisation du pouvoir au sein de l’université ». L’orateur est bien placé pour parler de pouvoir, puisqu’il en dispose visiblement d’une part suffisante pour se permettre de monopoliser la diffusion d’une information – par ailleurs inexacte – sur la loi. Aux référendaires, ce détenteur du pouvoir répond que « la nouvelle loi n’est pas là pour concentrer les pouvoirs, mais elle est là pour répartir les responsabilités ». Cela est pour le moins surprenant, car toutes les personnes qui se sont penchées sur cette loi, qu’elles y soient favorables ou opposées, semblent pourtant d’accord sur le fait qu’elle confère davantage de pouvoir au rectorat. Certains pensent qu’elle lui en donne trop, d’autres pas encore suffisamment. Mais le rectorat semble être le seul à nier le fait qu’elle lui en donne plus qu’avant. Passons, car le plus honteux est à venir.
Alors que les référendaires ont mis le doigt sur la liste impressionnante des prérogatives que la nouvelle loi confère au rectorat (il suffit de lire l’article 29 pour s’en convaincre), M. Spierer va concentrer sa réponse non pas sur l’objection qui lui a été formulée, c’est-à-dire sur le pouvoir du rectorat, mais sur celui de l’Assemblée de l’Université. Or, c’est précisément sur l’absence de prérogatives conférées à cette dernière que les référendaires ont fait porter leur critique. En fait, étant en mal d’arguments pour prendre le contre-pied des opposants, le vice-recteur va inventer de toutes pièces des compétences qu’il attribuera à l’Assemblée, alors que la loi ne les lui reconnaît tout simplement pas. En à peine plus d’une minute, il réussira à dire que l’Assemblée « représente la communauté universitaire », qu’elle « va se prononcer sur tous les grands instruments de gestion de l’Université », qu’elle aura « des pouvoirs importants » et même « un pouvoir décisionnel majeur ». A l’entendre, les attributions de cette Assemblée semblent infinies, comme l’attestent les artifices rhétoriques « en particulier » ou « et caetera ».
Quiconque est bien informé sur la nouvelle loi sait que les compétences qu’elle prévoit pour l’Assemblée diffèrent somme toute assez peu des attributions actuelles du Conseil de l’Université. Une exception, relevée d’ailleurs par M. Spierer, réside dans le fait de désigner le recteur, ce qui constitue bel et bien une attribution nouvelle. Cela ne suffit néanmoins pas à doter l’Assemblée d’un « pouvoir décisionnel majeur ». Il lui appartiendra certes d’adopter en dernier ressort deux documents clés : le Statut (auquel se réfère le vice-recteur) et le rapport de gestion annuel (qu’il omet de mentionner). Mais ce sont là les deux seuls documents qu’elle sera appelée à adopter, comme on peut aisément s’en apercevoir à la lecture de l’article 32 de la loi. Il est donc tout à fait inexact d’affirmer, comme le fait M. Spierer, que l’Assemblée « adoptera tous les règlements », puisqu’elle n’en adoptera strictement aucun. Sur le règlement du personnel, qui n’est pas le moindre d’entre eux et qui fixe rien de moins que les conditions de travail du personnel, l’Assemblée n’aura même pas le droit d’être consultée pour donner son préavis. Du moins la loi ne le prévoit-elle pas. Il en va de même pour le règlement sur les finances, le budget ou encore le plan d’assurance qualité, qui eux aussi seront élaborés et adoptés par le rectorat lui-même, sans que l’Assemblée n’ait son mot à dire, en vue de leur approbation par le Conseil d’Etat (exception faite du plan qualité que ce dernier n’a pas à approuver). Quant au plan stratégique à long terme, que l’on peut raisonnablement considérer comme un « grand instrument de gestion de l’Université », il sera lui aussi élaboré et adopté par le rectorat, avec cette fois-ci un droit de préavis conféré à l’Assemblée. C’est également un préavis qu’elle sera autorisée à formuler au sujet de la charte d’éthique et de la charte de déontologie.
Le stratagème auquel recourt ici le vice-recteur Spierer est tellement invraisemblable que, pour bien le dévoiler, il mérite une explicitation plus en profondeur. Pour avoir raison des arguments des référendaires qui ont critiqué la disproportion des pouvoirs attribués au rectorat par la nouvelle loi, il use de trois procédés. Le premier, qui a déjà été signalé, va consister à détourner son propos de l’objet de la critique pour, contre toute évidence, minimiser le pouvoir du rectorat et grossir démesurément celui de l’Assemblée. Le deuxième procédé va lui permettre d’échapper à toute référence exacte au texte de loi, lequel a pourtant pris soin d’établir une gradation terminologique pour qualifier les attributions respectives des différents organes de l’Université : consultation, préavis, adoption, etc. Les référendaires n’ont d’ailleurs pas manqué de faire remarquer que la fonction de l’Assemblée se limitait le plus souvent à être consultée et à donner son préavis. Ici, c’est le verbe « se prononcer sur », beaucoup plus vague, qui va être utilisé à deux reprises pour donner à croire que l’Assemblée est dotée de pouvoirs importants, « en plus du fait de débattre et de se prononcer sur d’autres sujets importants comme le budget… et d’autres projets ». Or, nulle part il n’est écrit dans la nouvelle loi que l’Assemblée aurait quoi que ce soit à dire sur le budget, ce qui nous donne déjà un aperçu du troisième procédé : D’un coup de baguette magique, il va attribuer à l’Assemblée des prérogatives que la loi ne lui donne pas, et pour cause : elle les a réservées au rectorat, organe dont il fait partie et dont il cherche à nier le surcroît de pouvoir qui résulterait d’une adoption de la nouvelle loi. Comment qualifier une telle attitude ? La question ici n’est pas de savoir si l’orateur a conscience ou non de tromper son public avec des stratagèmes de ce type. Le fait est que, pour prendre à ce point ses adversaires pour des imbéciles, il faut pouvoir jouir de toute l’autosuffisance que procure une position d’autorité, ou alors il faut être soi-même d’une bêtise hors du commun.
Avant de terminer, voici tout de même une petite note d’espoir. L’intervention de l’oratrice suivante, la vice-rectrice Anik de Ribaupierre, prouve en effet qu’il est encore possible pour un membre du rectorat en place de discourir près de quatre minutes de la nouvelle loi sur l’Université sans pour autant user d’arguments malhonnêtes. Bien sûr, cela ne lèvera pas les objections des référendaires avec lesquels des points de divergence fondamentaux et sans doute inconciliables demeurent, notamment quant au statut de la « crise de 2006 » dans l’émergence de cette loi ou quant à ce qu’il faut comprendre par « autonomie » de l’Université. Mais tout au moins défend-t-elle un point de vue qui pourrait avoir sa place dans le cadre d’un débat contradictoire et constructif. Bref, laissons-lui la parole :
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Extrait no. 7
4 minutes
Quant au dernier mot, laissons-le au recteur Jean-Dominique Vassalli qui souhaite ardemment que les décisions qui seront prises dans le cadre de cette campagne le soient en toute connaissance de cause. Sur ce point, et pour une fois, nous serons d’accord avec lui :
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Extrait no. 8
40 secondes
