Nouvelle loi sur l’Université : réponse à Dominique Belin
21 octobre 2008
Dans le dernier numéro du Journal de l’UNIGE, organe officiel du rectorat, le Prof. de Médecine Dominique Belin nous fait part sa foi profonde en la nouvelle loi. Après lecture de cet entretien, on ressent toutefois une profonde surprise lorsque qu’on le compare au texte de loi qui sera voté en novembre : la plupart des arguments que donne Dominique Belin ne peuvent simplement pas être mis en rapport avec la loi approuvée par le Grand Conseil.
Dans la mesure où nul ne peut accuser un professeur de médecine d’incompétence ou de mauvaise foi, la teneur étrange de l’entretien ne peut s’expliquer que d’une seule manière : un esprit pervers et détraqué a remis à Dominique Belin un faux texte de loi. Afin de lui permettre de se consacrer pleinement à la recherche et à l’enseignement (et ce malgré les lourdeurs administratives), nous avons pris sur nous de corriger l’entretien en nous basant cette fois sur la réalité et sur son contexte.
En quoi la nouvelle loi peut-elle améliorer le cadre de travail des chercheurs ?
Hélas, c’est plutôt le contraire qui risque de se produire. Il est naturel de penser qu’une direction forte implique d’une part une plus grande hiérarchisation de l’institution et d’autre part une plus grande responsabilité personnelle des membres de la direction. Le rectorat devra donc contrôler et diriger plus étroitement les activités universitaires. Cependant, à cause des nombreux niveaux hiérarchiques, l’information nécessaire à cette gestion ne pourra transiter que sous la forme de rapports continuels, de directives, de nouveaux services bureaucratiques, voire de consultants externes aux salaires opaques...
C’est d’ailleurs exactement ce qui s’est passé en 1995, à l’arrivée du rectorat Fulpius. Celui-ci venait d’hériter d’une nouvelle loi visant à renforcer le rectorat et à rendre l’université plus autonome (cf. Mémorial du Grand Conseil, séance du 20.10.1994). Durant son rectorat, tous les membres de l’université (des professeurs aux étudiants) ont commencé à se plaindre de l’augmentation des services du rectorat et de l’administration centrale, du poids toujours croissant des procédures administratives, de la confiscation des intérêts des fonds de recherche, de l’invasion de consultants externes inutiles, etc.
La nouvelle loi ne va donc pas résoudre ces problèmes et pourrait même, en toute logique, les aggraver.
Les référendaires craignent la mise en place d’un rectorat trop fort...
C’est le résultat d’une bonne lecture de la loi, en relation avec le contexte genevois, suisse et européen. Nul besoin d’être un ancien responsable syndical pour s’en rendre compte ! Si le "véritable travail de recherche a lieu dans les laboratoires, les salles de cours et bibliothèques des facultés", il est déjà actuellement fortement limité par de nombreuses contraintes. Premièrement le chercheur doit obtenir un poste pour lui, des locaux adéquats, un financement pour engager des collaborateurs, un budget pour s’équiper correctement, etc. Actuellement bon nombre de ces ressources sont administrées par les facultés (dont le fonctionnement n’est pas démocratique pour autant). Or, avec la nouvelle loi, le rectorat prendra plus d’importance en nommant lui-même les doyens. Ceux-ci ne seront donc plus des représentants de la faculté (élus en fait par une petite minorité de professeurs) mais des représentants du rectorat au sein des facultés. La répartition des ressources entre facultés sera donc fortement affectée.
Le rectorat aura ainsi un pouvoir de décision plus important sur la recherche.
Quel est alors son rôle ?
Faire en sorte que l’université corresponde aux attentes de l’Etat, de l’économie et de la presse, au mépris de la liberté académique et de l’autonomie des universités. Font partie de ces attentes : former des travailleurs dociles, déposer des brevets pour pallier le manque de créativité des entreprises, produire des médicaments chers pour soigner les malades riches, donner une caution académique aux décisions gouvernementales (en démontrant que les chômeurs sont trop bien lotis ou en soutenant le projet du Conseil d’Etat à la Praille sans que l’Université n’en fasse réellement partie), concentrer la recherche sur quelques domaines à la mode, engager des "stars", etc.
Actuellement déjà, la visibilité des recherches dans la presse locale dépend presque exclusivement du service de presse de l’université dirigé par le rectorat. De plus, son contrôle absolu sur la coordination avec les universités locales ou la participation aux institutions fédérales lui donne un moyen supplémentaire d’appliquer en force sa politique à l’interne.
On évoque aussi le risque d’une privatisation de l’Université. Qu’en pensez- vous ?
Le danger est bien réel, mais pas de la manière caricaturale souvent évoquée. Le véritable risque à l’heure actuelle n’est pas de voir les universités vendues au secteur privé, mais de voir le secteur privé envahir tous les aspects de l’enseignement universitaire. C’est d’ailleurs la position officielle du lobby "Economie Suisse", présentée telle quelle dans Politique de formation, de recherche et d’innovation 2008 – 2011 : lignes directrices de l’économie. Selon ce rapport, l’Etat devrait payer l’essentiel du coût des universités, mais celles-ci devraient se consacrer en priorité aux besoins du secteur privé.
