Promo spécial Noël : professeurs livrés en duo-pack !
14 décembre 2009
Le plus étonnant dans la logique du « star system » qui prévaut actuellement dans le monde universitaire, c’est qu’elle repousse toujours plus loin les limites de l’indécence.
Lorsqu’un professeur tout particulièrement convoité met comme condition à sa venue en Suisse la nomination conjointe de son épouse, l’Université s’exécute. Elle a même consacré un terme « bling bling » pour faire passer cette pratique pour autre chose que du népotisme, la dual career : « Un poste de professeur pour vous Monsieur. Et pour Madame ? – La même chose je vous prie ; ma femme et moi avons les mêmes goûts ». Rien que de très banal et de fort galant, dira-t-on. Sauf qu’en l’occurrence, nous ne sommes pas au restaurant, et que l’accès aux postes de professeurs à l’Université est censé être régi par quelque principe de justice. La justification par la dual career n’est donc pas suffisante, et le recours aux bonnes vieilles méthodes corporatistes s’avère nécessaire pour camoufler l’opération.
C’est en substance l’exercice auquel est en train de se livrer le Collège des professeurs de la Faculté des Sciences économiques et sociales. Ne pouvant décemment proposer la nomination par appel à un poste de professeur de l’épouse d’un professeur fraîchement nommé en raison du fait qu’elle est son épouse et que Monsieur l’a exigé, il ne lui restait plus qu’à enrober le tout dans un « discours d’excellence » :
Ainsi, cette politique peut être retenue à la seule condition qu’il ne s’agisse pas d’accepter un « package » mais que le discours de l’excellence puisse primer pour les deux candidatures. En effet, par respect pour les personnes nommées et leur carrière, mais aussi pour l’image de la Faculté et de l’Université en général qui ne doivent pas se sentir pris en otage dans une telle situation, il ne doit pas être possible de déduire d’une telle politique que l’un des deux membres du couple a bénéficié de la décision à l’égard de l’autre.extrait du procès-verbal (avant approbation) du Collège des professeurs ordinaires de la Faculté des Sciences économiques et sociales du 30 octobre 2009
N’en déduisons donc rien, et contentons-nous de respecter la carrière de ces (futurs) professeurs ordinaires et de souhaiter que l’Université ne soit pas « prise en otage ». Mais par qui au juste ? S’il peut y avoir « prise d’otage » de l’Université dans le cas d’espèce, ce n’est que par un professeur de science politique trop bien rodé dans l’art de la négociation qui est parvenu à imposer ses conditions à une Université qui n’ose pas trop l’avouer publiquement (ce qui est manifestement le cas), ou alors par les mauvaises langues qui s’empareraient de l’affaire pour laisser entendre que son épouse n’aurait pas les compétences pour mériter un poste de professeur dans cette même Université pour la seule raison qu’elle est son épouse. Or, des compétences de cette future professeure, il n’est nullement question ici de douter. Le Collège des professeurs ordinaires, dans sa même séance, a lui aussi reconnu que « les deux candidatures sont excellentes et auraient sans doute été également retenues individuellement ». Dès lors, pourquoi la « candidate » (qui n’en est pas une puisqu’elle est proposée à la nomination par appel), n’a-t-elle pas tout simplement candidaté elle aussi ? D’autant plus qu’un nouveau poste de professeur ordinaire qui correspond point par point à son profil va s’ouvrir prochainement dans la même Faculté, et qu’il aurait alors été tout à fait possible de justifier sa nomination au poste escompté, pour autant qu’on ait pris la peine d’attendre un peu plus longtemps.
Mais la patience n’a manifestement pas prévalu dans cette affaire. Au point que pour faire ouvrir par appel le poste de professeur en question, il a fallu auparavant clore un autre poste de professeur dont la procédure de nomination suivait pourtant son cours. C’est le Rectorat qui s’est chargé formellement de fermer ce concours, alors que les leçons probatoires avaient déjà eu lieu et que la Commission de nomination avait rendu son rapport. Plutôt que de nommer l’un des deux candidats désignés comme favoris à la majorité des membres de la Commission de nomination au terme de ce concours (une femme en primo loco, un homme en secundo loco), on aboutit donc à une clôture dont les circonstances sont pour le moins troubles. Résultat : deux ans de procédure qui n’auront servi à rien, sinon à faire perdre du temps aux membres de la Commission de nomination, et surtout aux candidats vis-à-vis desquels cette manière de faire est tout à fait irrespectueuse. La voici, la vraie prise d’otage : celle de candidats ordinaires à un poste de professeur ordinaire qui ont naïvement cru que le meilleur gagnerait et qui y ont consacré du temps, de l’énergie et de l’espoir. Tandis que dans le même mouvement, on se plie aux conditions posées par un professeur en cherchant à faire nommer en un tour de main son épouse par appel. Il ne restait plus qu’alors au Collège des professeurs ordinaires, en toute pudeur, à désigner ce tour de passe-passe comme « un heureux concours de circonstances [qui] fait que deux postes sont simultanément vacants et qu’ils remplissent parfaitement les aspirations des deux conjoints ». Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. De quoi se plaint-on ?
Mais ce n’est pas tout : il ne suffisait pas de présenter cette nomination par appel comme un cadeau de la Providence permettant de maximiser la satisfaction des deux époux. Il fallait faire de nécessité vertu, et inscrire le tout sous le signe de la bonne cause humaniste. Pour ce faire, quoi de plus indiqué que la cause bien entendue de « l’égalité entre l’homme et la femme » ? Dans le rapport de la Commission de nomination par appel, on peut lire ceci : « Il s’agit par ailleurs d’une nomination féminine que la Faculté des SES et le Département d’histoire économique ont toujours été extrêmement soucieux d’encourager ». A cet égard, rappelons tout de même que dans le concours qui avait été fermé et qui avait permis du même coup d’ouvrir la nomination par appel de l’intéressée, c’était une femme qui avait été placée en primo loco. Ce qu’il faut encore savoir, c’est que le Collège des professeurs ordinaires avait en fait renoncé à la proposer pour nomination au Rectorat [1], désignant en lieu et place le candidat secundo loco, qui lui était un homme, tout cela avant que le Rectorat ne décide de fermer tout bonnement le concours. Si l’on résume, nous avons tout d’abord une femme candidate à un poste de professeur mais dont la nomination n’a pas été entérinée au dernier moment malgré la grande qualité de son dossier. Nous avons ensuite une femme elle aussi excellente, qui ne s’est jamais portée candidate à quelque concours que ce soit, et qui se voit proposer à la nomination par appel en raison du fait que son époux a conditionné cette nomination à sa venue à Genève en tant que professeur. Et nous aboutissons à quelque chose d’assez indécent qu’on essaye de nous faire passer pour un heureux concours de circonstances qui aurait par-dessus le marché le mérite de promouvoir la cause des femmes. A l’Université de Genève, le Père Noël existe. Mais il n’apporte pas de cadeaux pour tout le monde.
[1] Si le Collège des professeurs ordinaires a renoncé à soutenir la candidate désignée primo loco par la Commission de nomination, c’est en définitive pour une raison tout à fait ubuesque, à savoir qu’elle a été jugée comme étant trop spécialisée dans la discipline qui était la sienne, c’est-à-dire « trop historienne », ce qui est le comble pour un poste de professeur en histoire économique ! Ce qui lui a été reproché, c’est de n’être pas suffisamment économiste et pas assez proche de la tendance HEC. A titre de comparaison, on peut imaginer la situation suivante qui rend assez bien compte de l’aspect obscure de l’affaire : supposons qu’à l’issue d’un concours de nomination à un poste de professeur en physique nucléaire, le Collège des professeurs de la Faculté concernée, où ne siège presque aucun physicien, renonce à soutenir le candidat favori sous prétexte que son profil serait « trop physicien » et insuffisamment proche des attentes des professionnels du nucléaire. Et maintenant qu’il s’agit de nommer par appel une personne correspondant mieux à ce dernier profil (sans pour autant que ses compétences de physicien ne soient mises en doute), les trois experts externes désignés par le Collège des professeurs ordinaires et par le Rectorat pour siéger dans la Commission de nomination par appel, et dont les positions auront une forte influence, n’ont strictement aucune compétence dans le domaine de la physique. On n’hésiterait pas alors à dénoncer une telle pratique comme mettant en danger la physique en tant que discipline académique autonome, et on y verrait à juste titre l’hégémonie du lobby nucléaire. Et on comprendrait d’autant plus mal la nécessité de procéder de la sorte du moment que la personne proposée à la nomination par appel a bel et bien fait ses preuves dans le domaine de la physique. On se dirait donc qu’il y a anguille sous roche et que quelque chose ne tourne pas rond dans la Faculté en question…
