Quand les étudiants se mobilisent !

18 janvier 2009

Durant la période d’immatriculation pour l’année universitaire 2008-2009, le rectorat a invité l’Office cantonal de la population (OCP ; en résumé, la police des habitants) à s’installer dans le bâtiment d’Uni Dufour. Passer par le stand de l’OCP était une étape obligée pour s’immatriculer or, du fait de sa présence, certains étudiants étrangers n’ont pas pu s’inscrire à l’Université. Partant du principe que l’éducation est ouverte à tous et est indépendante des mesures restrictives et xénophobes prises par la Suisse ces dernières années pour limiter la présence sur son territoire de personnes étrangères, il était normal de réagir face à cette collaboration du rectorat avec l’OCP qui constitue un pas de plus dans le flicage intolérable des sans-papiers. La Conférence universitaire des associations d’étudiants (CUAE ; pour faire court, le syndicat étudiant de l’Université de Genève) a dénoncé cette pratique par voie d’affichage début septembre, demandant au rectorat un engagement écrit de sa part de ne plus inviter l’OCP dans les murs de l’Université. Après deux mois environ de tentative de dialogue qui n’a abouti à aucune mesure concrète, la CUAE a appelé à un rassemblement le mercredi 26 novembre dans le hall d’Uni-mail. Une soixantaine de personnes étaient présentes, dont des étudiants qui ne faisaient pas partie de la CUAE (c’est le cas de votre humble narrateur) ainsi que des assistants. Une trentaine d’étudiants se sont ensuite dirigés vers le bâtiment d’Uni Dufour et sont allés demander directement au recteur de signer une lettre qui l’engageait à ne plus inviter l’OCP lors des prochaines séances d’immatriculations. S’en est suivi un échange entre les étudiants et le recteur, ce dernier refusant de signer immédiatement, prétextant une ’« pression physique ’ », mais assurant que d’ici le lundi suivant il aurait signé le document. Finalement, après avoir débattu entre eux, les étudiants ont décidé de quitter les bureaux du rectorat et d’attendre lundi de recevoir la lettre signée, ce qui fut fait.

Pourquoi rapporter cet épisode dont la presse a fait état mais qui peut paraître, au premier abord, presque anodin ? La première des raisons est que cela faisait bien longtemps que les étudiants genevois ne s’étaient pas mobilisés de cette façon, ni n’avaient usés de ce genre de mode d’action directe pour défendre leurs idées. La deuxième raison est que cette action a reçu certaines critiques qu’il me semblait important de relever et, surtout, d’y apporter quelques réponses. Alors qu’en France les étudiants prennent la rue pour un oui ou pour un non, la contestation étudiante suisse peine à se construire et opte, en général, pour les moyens institutionnels (référendums, recours administratifs etc.) bien gentiment autorisés par le pouvoir afin de calmer les ardeurs des plus engagés. La CUAE a, dans un premier temps, opté pour cette voie là en favorisant le dialogue avec le rectorat et en répondant à certaines de ses exigences, dont celle d’agir dans la discrétion, refusant, par exemple, de parler aux journalistes qui avaient eu vent de l’affaire et qui voulaient en faire un article. Voyant que le dialogue ne donnait rien, la CUAE a appelé à la mobilisation estudiantine. Le rectorat ne veut pas entendre notre voix, alors nous la lui ferons entendre ! D’où l’idée d’aller tous ensemble dans les locaux du rectorat et d’y rester jusqu’à ce que nos revendications soient satisfaites. En deux mois de palabres faites dans les formes, aucune avancée concrète. Il a suffit de trente étudiants déterminés à mener une action qui sort du cadre institutionnel et de quelques minutes d’échanges qui faisaient tomber le recteur de son trône pour que ce dernier promette de signer l’engagement de ne plus inviter l’OCP. En cédant si facilement dans des conditions qui sortent de l’ordinaire et qui remettent radicalement en cause la position inférieure et déférente que l’on est censé avoir envers lui, le rectorat a prouvé qu’il avait mené les représentants de la CUAE en bateau pendant deux mois. Il a également démontré la force que peut avoir ce genre d’action lorsqu’elle est menée intelligemment et de façon démocratique (n’importe qui pouvait prendre la parole pour donner son avis concernant la tournure que devait prendre la suite des évènements).

Mais il y aura toujours des frileux prêts à critiquer. « Il fallait poursuivre le dialogue ! » « Avec ce genre d’action, la CUAE se décrédibilise aux yeux des médias ! » « Elle s’est aussi décrédibilisée aux yeux des étudiants ! »

Lorsque le « dialogue » dure depuis deux mois sans avancée concrète, il semble légitime de vouloir passer à une autre forme d’action, voyant que la première ne donne rien. On peut discuter sur le nombre de mois qu’il faut passer à se faire mener en bateau, mais il me semble que la CUAE ne peut pas être montrée du doigt pour ne pas avoir favorisé le dialogue. En ce qui concerne l’image de la CUAE, il faut prendre en compte le fait que les médias sont rarement enclins à célébrer l’action directe, aussi pacifique soit-elle. Des étudiants qui ont la force de défendre leurs idées hors des normes établies, quelle insolence ! En attendant, quelle efficacité ! Reste que, dans ce cas précis, les médias n’ont pas forcément relayés une mauvaise image de l’action. Ils ont, pour la plupart, simplement fait état de la revendication étudiante et du fait que le rectorat avait cédé. Non seulement l’image qui en ressort n’est pas forcément négative mais, au contraire, elle pourra, à l’avenir, motiver d’autres étudiants à agir de la sorte et à défendre plus fermement qu’ils ne le font leurs convictions.

En ce qui concerne l’image par rapport aux étudiants, la plupart des critiques que j’ai pu entendre provenaient de personnes qui, à la base, avaient une mauvaise image de la CUAE et de ses sympathisants (satanés gauchos !) Si la CUAE n’avait pas poussé à cette action, ils auraient trouvé autre chose pour critiquer le syndicat. De plus, il arrive un moment où l’image compte peu par rapport à l’idée qui est défendue. L’action menée par les étudiants ce mercredi 26 novembre a porté ses fruits, c’est ce qui compte, et peu importe du « qu’en dira-t-on ».

De manière plus générale, il faut rappeler que rares sont les acquis sociaux qui ont été gagnés par les voies institutionnelles. Nombreux sont ceux qui ont été accordés à la suite de grèves, de barricades et d’actions autrement plus violentes que celle menée par les étudiants concernant l’OCP (autrement plus violente tout simplement parce qu’aucun étudiant n’a fait usage de la force durant le rassemblement, et qu’il n’a jamais été question de le faire !).

On peut vouloir se cacher l’évidence en prônant, en guise de lieu commun, l’importance du dialogue, mais les anciennes luttes nous ont appris que le pouvoir, quel qu’il soit, négocie peu sans pression. Le sort des étudiants étrangers, dans le climat xénophobe dans lequel baigne la Suisse et, plus généralement, l’Europe, avec ses mesures de plus en plus restrictives et humiliantes, son mépris pour l’autre, ses camps pour immigrés qui se dressent ici et là , le sort des étudiants étrangers, donc, doit être pris en compte et défendu par tous ceux qui veulent bien être solidaires. En invitant l’OCP dans ses murs, l’Université a participé à entériner ce climat nauséabond qui rappelle des époques peu glorieuses (c’est un euphémisme).

Enfin, au niveau des étudiants « en règle » (mesurent-ils la chance qu’ils ont ?), cette action était également importante dans le contexte actuel qui a vu l’acceptation de la nouvelle loi sur l’Université qui donne, entre autre, un énorme pouvoir au rectorat. L’action aura eu le mérite de rappeler que le rectorat pourra avoir tout le pouvoir qu’il veut, il y aura toujours des étudiants prêts à le remettre en question et à se battre pour leurs idées, et tant pis pour notre image !

A.