UNIGE, un rectorat qui vous veut du Bien
7 octobre 2008
Souvenez-vous de cette scène de MARS ATTACKS !, le film de Tim Burton : Alors même qu’ils mettent la ville à feu et à sang, des extraterrestres tentent de rendre leurs propos intelligibles aux humains grâce à une machine à traduire très sophistiquée. Ce qui donne à peu près ceci : « We want peace. We came in peace. » Un problème linguistique quasi-insurmontable se pose dès lors : Les petits hommes verts disent-ils sciemment le contraire de ce qu’ils font, usant ainsi d’un cynisme macabre, ou alors donnent-ils à leur action un sens qui correspond à ce que le sens commun humain désigne par « la paix » ? Selon la réponse privilégiée, on conclura dans le premier cas à la possibilité d’une intercompréhension jusque dans le conflit (option « optimiste ») ou, dans le second cas, à une parfaite incommensurabilité des points de vue (option franchement pessimiste).
Université de Genève, un beau matin de l’an 2007 : Comme chaque membre du personnel de l’Université de Genève, je reçois à mon bureau une enveloppe estampillée du sceau du rectorat, le nouveau, le fort, celui qui va redresser l’université. L’enveloppe contient un feuillet en couleur qui porte le titre Charte d’éthique de l’Université de Genève. On peut y lire des mots tels que « exigences morales », « responsabilité vis-à-vis de la cité », « intégrité », « respect », « équité », « liberté académique » et j’en passe. Nous voici donc toutes et tous exhortés à nous conformer à ces beaux principes éthiques. Quels sont-ils au juste ? Au titre du principe d’équité, on apprend par exemple que « l’accès aux diverses fonctions académiques et professionnelles doit être fondé sur les seuls critères de compétence des personnes ». Voilà qui est très juste dans l’abstrait, mais pour quiconque est confronté quotidiennement à l’incompétence de plusieurs professeurs (notamment), ces mots ont de quoi laisser perplexe : ils sonnent simplement faux à l’oreille des personnes composant le corps intermédiaire, représentant les deux tiers environ du personnel enseignant et dont bon nombre fournissent un travail de qualité sans pourtant savoir ce qu’il adviendra d’elles et eux dans un an ou deux.
Sans doute le rectorat, en employeur responsable, cherche-t-il sincèrement à traduire une demande de reconnaissance qu’il sent confusément prendre forme du haut de son perchoir. Mais au fond quelle est-elle, cette demande ? Lorsqu’on arpente les couloirs de l’université ou qu’on discute avec les collègues autour d’un café, on peut entendre des phrases aussi sophistiquées que : « ça fait dix ans que je suis dans cette boîte et y en a marre de me taper tout le boulot des profs », ou : « on nous traite vraiment comme de la merde, on n’est pas des personnes, on est des postes », ou encore : « il l’a trouvé dans une pochette surprise son doctorat ? » Rien que de très ordinaire, somme toute. Trop ordinaire peut-être, et c’est là que la machine à traduire s’emballe. S’agissant du « respect de la personne », la charte d’éthique dispose que « l’Université s’engage, de même que chacun de ses membres, à favoriser un milieu de travail dans lequel les personnes sont traitées avec respect et équité, quel que soit leur niveau hiérarchique ». Des mots. Et ils sonnent vraiment très faux, venant d’un rectorat qui s’apprête déjà à endosser les habits de super(wo)men que la nouvelle loi a confectionnés sur mesure pour lui. Car pour que ces mots soient à même de faire advenir ce qu’ils proclament, encore faudrait-il que les voix qui viennent du bas de la hiérarchie soient entendues et prises en compte, que l’université évolue dans le sens d’une plus grande démocratie interne. Or, c’est la tendance inverse qui est aujourd’hui privilégiée. En concentrant tous les pouvoirs et en faisant régner l’arbitraire, le rectorat fait exactement le contraire de l’éthique qu’il nous demande de respecter. Et le cynisme dont on peut soupçonner les extraterrestres ne semble pas être de mise ici : cela ressemble bien davantage à une politique du mépris.
Il est une autre chose que le rectorat de l’Université de Genève n’aime pas : c’est le plagiat. Et il ne manque pas de le faire savoir par sa charte d’éthique. Mais ce qu’il ne dit pas, c’est que le plagiat est en fait une pratique encouragée, bien que tue, par l’université : il est en effet tout à fait fréquent et normal que les professeurs exploitent les recherches de leurs assistants pour leur propre compte, pouvant les publier en toute impunité sans même mentionner le noms des personnes qui en sont à l’origine. L’impunité est telle que ceux qui excellent le plus dans cet art magistral du plagiat peuvent se percevoir comme autre chose que des plagiaires et même se vouer corps et âme à la lutte contre le plagiat.
Bref, vous viendrait-il à l’idée d’aller vous plaindre au rectorat des abus de pouvoir (pardon pour le pléonasme) dont vous êtes l’objet ? Eh bien le respect de la hiérarchie y est tel que vous vous entendrez répondre en haut lieu que personne n’y peut rien parce que « vous êtes sous la tutelle des professeurs ». On n’invente rien. La mise en application des principes éthiques qu’il édicte revient pour le rectorat à n’agir que lorsque votre cas personnel lui fournit une occasion de défendre ses intérêts et ses « objectifs stratégiques ». Si vous ne vous inscrivez pas dans ses priorités, la première règle d’éthique que vous apprendrez est celle qui consiste à respecter la voie hiérarchique et à vous plaindre à ceux-là-mêmes qui vous harcèlent. Ici comme à l’armée, et encore plus peut-être, c’est l’arbitraire généralisé qui tient lieu de règle morale à suivre. A l’Université de Genève, le nombre de cas d’injustices flagrantes qui pourrissent à force de ne pas être traités donne à penser que la situation empire, le climat de travail devenant de plus en plus délétère. Peut-être que ce constat amer ne fait pas l’unanimité, mais bon nombre de collaborateurs le partagent, sauf bien sûr ceux qui se complaisent à croire ce qui est écrit dans une charte d’éthique, suivant fidèlement le précepte de l’autruche selon lequel il est moins fatiguant de fermer les yeux que de les ouvrir. De toute évidence, la cohérence avec leurs propres principes n’est pas ce qui semble préoccuper nos éthicologues en papier glacé. « Appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder », écrivait Oscar Wilde.
La principale fonction de cette juxtaposition de mots qui forment une charte n’est cependant pas dirigée vers le personnel de l’université. Elle est à chercher en priorité dans le rapport de l’université avec la cité dans laquelle elle cherche à redorer son blason après les « scandales » médiatiques qui l’ont secouée. Ce sont ces scandales qui, à partir de la dénonciation d’irrégularités financières, ont précisément servi de prétexte à l’élaboration d’une nouvelle loi. Que nous dit la charte à ce sujet ? Au titre du principe « d’intégrité », qui appelle celui « d’indépendance », on peut lire ceci : « L’acceptation de faveurs, de cadeaux, d’invitations ou d’avantages sous d’autres formes peut compromettre cette indépendance ». D’où cet impératif moral : « Les faits ou les situations de nature à causer un conflit d’intérêt, de nature pécuniaire ou morale, doivent-être déclarés ». Cela est juste et bien, mais alors pourquoi n’entend-on pas le rectorat « déclarer » l’incompatibilité du projet de loi avec les principes qu’il défend si vertement ? Car plutôt que de lutter contre les abus qui ont été dénoncés avec tant de passion (ce qui reviendrait en toute logique à lutter contre le pouvoir de ceux qui ont les moyens d’abuser), on nous propose une loi qui annule la possibilité même de définir ces pratiques comme des abus. A quand donc le prochain scandale sur le salaire mirobolant d’un super-recteur ou d’un « éminent professeur » ? Voilà donc comment nos autorités bienveillantes se sont débarrassées de votre problème. Quant à la seule personne qui avait dénoncé les scandales en question avant l’heure en tentant de tirer la sonnette d’alarme, c’est-à-dire l’administrateur en chef, eh bien elle a été… remerciée avec tous les honneurs et propulsée vers d’autres cieux. De quoi sans doute garantir l’éthique en toc que le rectorat appelle de ses vœux.
Lorsqu’on fait son entrée à l’université, on y apprend que les mots ont un sens, qu’en principe ils se réfèrent à quelque chose et qu’il convient de les manier avec une certaine clarté et quelque précaution méthodologique. Qu’est-ce qui dispense alors les autorités académiques, pourtant issues du corps professoral, de mettre en adéquation leurs pratiques et leurs discours ? Pourquoi ne les entend-on piper mot sur un projet de loi qui bafoue nombre des valeurs qu’elles proclament ? Peut-être est-ce simplement le propre d’un rectorat fort que de se placer en dessus des principes éthiques qu’il édicte ? Ou est-ce plutôt parce que cette nouvelle loi a su le caresser dans le sens du poil, c’est-à-dire, virilement, dans le sens du pouvoir ? Bref, si un signe pouvait nous parvenir de là-haut pour nous faire comprendre que nous parlons parfois le même langage et que nous n’avons pas affaire à des extraterrestres, cela pourrait être rassurant, voire encourageant.
